La vie avec mon père Depuis juin 2009, papa s'est joint à nous!Directement de Nicolet (QC)
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  • Si le père-Noël existe

    En 2000, alors que j’en arrachais vraiment avec les aléas administratifs de l’aide financière aux études, j’ai plié et mis mon orgueil de côté pour demander l’aide de ma famille, ce phare solide qui illumine toutes tempêtes. J’ai fait parvenir un message à pratiquement toutes mes connaissances proches.

    «Les temps sont très durs pour moi. Mon aide financière a été suspendue par erreur. Je dois dans les plus brefs délais régler ma facture de dernière session universitaire, sans quoi je ne pourrai obtenir mon diplôme. Si vous pouviez me donner un coup de main…»

    J’ai reçu plusieurs réponses positives, et cela m’a finalement sorti du pétrin. Pratiquement toute ma famille s’est impliquée généreusement et m’a fait parvenir quelques dollars qui, additionnés, m’ont permis de terminer cette dernière session et de me remettre à flot. La suite, vous la connaissez.

    Mais en même temps, j’ai reçu une autre lettre. Celle de maman. Accompagnée d’un chèque, il est vrai. Que j’aurais préféré ne jamais recevoir. Depuis, cette date m’est un deuil, pratiquement. Depuis, je n’ai plus jamais été la même. Depuis, je me suis construit des remparts que même les plus vaillants chevaliers n’arrivent pas à surmonter. Depuis, je suis orpheline de coeur.

    Ma maman m’y écrivait qu’à partir de cette date, je n’avais plus de maman. Bien sûr, j’avais une mère, une génitrice, une filiation, j’étais encore née d’elle. Mais elle m’annonçait qu’elle ne serait désormais plus «maman». Depuis sa séparation d’avec papa, elle avait pris son envol féminin, elle s’était épanouie, elle n’avait donc plus envie d’être «maman». En ces mots, cela disait : «Chère Martyne, il est temps de voler de tes propres ailes. Quant à moi, je deviens femme à part entière et j’estime que mon rôle de mère est terminé, bien rempli.»

    Je persistais quand même à la contacter, à m’en approcher, à vouloir la toucher. Elle n’a pas assisté à ma graduation. N’a pas été là à aucune autre cérémonie, d’ailleurs. Ne m’a plus jamais aidé à déménager, ou à mettre autant de tasses de cassonade dans un gâteau. Elle n’a plus jamais été maman-pour-de-vrai.

    À l’époque, j’avais encaissé. J’étais déjà une grande fille. J’avais mon propre appartement depuis mes 16 ans, je me débrouillais bien sans mes parents, j’avais repris mes études, je vivais dans une grande ville, toute seule avec mes enfants : j’étais adulte et responsable depuis longtemps. Mais, surtout, je n’avais jamais mesurée la conséquence d’être orpheline d’amour maternel, alors que tout cela me semblait acquis, naturellement. Je n’avais jamais pensé que maman puisse choisir de ne plus être maman. Moi qui ai des enfants aussi, j’ose à peine envisager les délaisser un jour. Encore moins me résigner à ne plus les materner.

    Les heures, les jours, les mois et les années passèrent avec, ça et là, quelques pointes nostalgiques. Je voyais ma «mère» aux temps des Fêtes, à certaines autres occasions, lors de décès dans la famille. Toujours, elle agissait comme une mère, elle me saluait, elle m’embrassait, me parlait, normalement. Mais après, comme avant, il n’y a jamais plus rien eu. Pas d’appel téléphonique. Pas de «Allo, c’estmaman, tu vas bien ?». Pas de «J’ai fait de la sauce à spag, tu en veux ?». Pas de «J’aimerais bien aller te visiter, je peux ?». Rien. Un vide intégral d’affection maternelle. Jusqu’à tout récemment, ça m’était presque égal. Je tentais, en fait, de comprendre, d’accepter, de m’y faire.

    Il y a quelques années, je suis retournée m’installer dans mon patelin, là où elle vit. J’y espérais peut-être un rapprochement, un signe, un accord, une main tendue, quelques larmes… Rien. La maison que j’avais louée donnait sur le boulevard principal. Parfois, en fin d’après-midi, quand j’étais sur la galerie, je la voyais passer, revenant du travail. Elle me saluait, mais n’arrêtait jamais. Je la savais là, mais je n’arrivais jamais à la saisir. À quelques reprises, j’ai tenté de la joindre, pour jaser un peu, juste pour être une petite fille qui parle à sa maman, mais elle n’avait jamais ni le temps ni l’intérêt. Mes enfants me disaient qu’ils avaient vus leur mamy passer… sans s’arrêter. Personne ne semblait comprendre pourquoi elle s’entêtait à nous éviter, à nous considérer comme de vagues connaissances.

    Un événement s’était entre-temps produit. Un événement aux conséquences si désastreuses qu’il m’est difficile de vous le révéler. Mes proches sauront qu’à quelque part, cet événement et ses effets auront partiellement paralysés ma foi en l’humanité maternelle. Sachez cependant qu’elle a signé vigoureusement l’arrêt de son rôle de maman. S’il me restait un espoir, même petit, même très mince de reconquérir ma maman, elle l’a emporté avec elle par ce geste. Le signifiant était signifié.

    Aujourd’hui, je vis dans un drôle de monde. Autant j’aimerais implorer son affection, autant j’abhorre l’idée d’avoir besoin d’une maman. Autant je m’applique à ne jamais laisser transparaître cette faiblesse et ce besoin d’amour filial, autant je le regrette. Quelques personnes m’auront dit, alors que leur mère est décédée, qu’ils ne s’en remettent pas. Dans mon cas, je ne peux même pas la dire décédée : elle n’est qu’un fantôme, mais existe bel et bien. Je la sais quelque part. Je la vois, parfois. Et comme la plus immense des peines d’amour du monde, je ressens cet abandon comme une trahison, comme un manque si impossible à combler, comme un rejet immonde. Je n’en conçois pas la réalité, encore, complètement. Je ne fais que saisir à quel point une maman, c’est une moitié de soi. Et que moi, cette moitié, elle a décidé de ne plus Être. Du tout. Volontairement.

    Il y a quelques jours, j’ai pris tout mon courage, toute ma peine de petite fille, toute l’immensité de ce besoin d’elle et je lui ai écrit mon désespoir, ma douleur et tous ces sentiments qui, liés à elle, sont incommensurables. Depuis, je ne vis qu’avec le symbole d’avoir mis dans une boîte postale mon coeur de fillette et toutes ses illusions. Et il n’est jamais revenu. Je doute qu’il revienne un jour.

    Tous les adultes sont de grands enfants, éternels. J’ai beau me répéter, comme dans la chanson, que je suis une grande grande fille, que ce n’est pas la fin du monde si elle m’a abandonnée, que je survis et… reste que ma maman me manque. La possibilité d’aller me réfugier dans ses bras me manque. Le regard bienveillant de maman me manque. Et par sa volonté, par ses actes, par ses décisions, je les sais là, je les sais vivants. Je dois vivre le deuil de ma maman vivante. Son corps de femme vibre alors que son coeur de maman, toujours là, quelque part, est inatteignable. Je n’y ai juste plus accès. Dans cette vie.

    Quant à vous, Toiquimelis, si tu as la chance de pouvoir serrer dans tes bras ta maman bientôt, qu’elle est encore sur terre et qu’elle reconnaît son importance à tes yeux, je t’envie. Si elle n’est plus sur terre, mais que tu as la chance de la porter dans ton coeur avec tout l’amour qu’elle t’a permis d’obtenir, je t’envie. Et si tu as, comme moi, une absence de maman qui a démissionné, tu peux te joindre à mon souhait.

    Alors pour Noël, s’il existe un au-delà, et qu’il existe un père-Noël, j’aimerais bien ravoir ma maman, en vrai.

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    'Tout ce qu'on écrit est un testament, car c'est la dernière fois qu'on l'écrit...' -Gilles Vigneault
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