J’ai toujours eu très peur du mariage. De toute forme d’engagement, d’ailleurs. Parce que je percevais cela comme un «attachement limité», comme une petite prison dorée. Comme une restriction devant un monde exponentiellement riche et varié. J’ai souvent considéré le mariage comme une aliénation devant l’autre. Comme un «mal» pour un «bien». Jusqu’à ce que…
C’était un matin splendide. La veille, nous rentrions d’un voyage à Québec, où nous avions assisté à un spectacle incroyable : Godsmack & Metallica dans la même soirée. Un rêve ! Nous nous connaissions depuis quelques mois déjà. Nous en étions encore à l’étape des découvertes, de l’un, de l’autre, des envies, des manies, des rêves, des goûts, des talents, des complémentarités, et des désaccords. Nous ne formions pas un couple traditionnel, au sens «mariable» du terme. Issus de milieux opposés, toutes nos différences nous rapprochaient pourtant. Tous ses combats ; tous les miens, pour s’offrir un monde à la hauteur de nos espérances.
C’était un matin ensoleillé. Encore étourdis d’une fin de semaine presque magique où la musique nous avait vraiment réunis. Nous avions passé la nuit complète, après le spectacle, à parler, à s’ouvrir davantage, à se dire et se redire. À confirmer nos différences, à accentuer nos ressemblances. Mon admiration pour son courage et sa ténacité devant l’adversité ; la sienne pour à peu près les mêmes raisons. Nous avions parlé de mes enfants, de son implication dans une famille reconstituée. De ses désirs, des miens. De ses rêves, des miens. Et ce soir là, bien enlacés dans les draps satinés d’une suite amoureuse chez «Hôtel/Motel Sonia», nous avions fait l’amour, pour la première fois, encore.
J’ai vécu cette espèce de fusion dont plusieurs parlent. L’état d’unicité entre deux corps : un tremblement partagé, une soif inextinguible de l’autre, un amalgame entre cet être et le mien, entre sa tête et la mienne, entre ses désirs et les miens. Une nuit de béatitude.
C’était un matin empli de lumière. Un lundi tranquille, en décalage. Un lundi ordinaire. Jusqu’à… Jusqu’à ce qu’il s’amène. Nerveux. On aurait dit un gamin de 6 ans qui venait de faire un mauvais coup. Tout dans ses traits annonçait la nervosité, l’excitation, la peur, aussi. La radio berçait, en sourdine, son arrivée dans la pièce. Il était sorti «faire une course» et revenait avec un petit déjeuner. J’adore lui laisser le loisir de me nourrir !
Ce matin là, il a posé ses grands yeux bleus dans mes petits yeux verts. Il m’a ensorcelé, comme toujours. Sans un mot, il s’est agenouillé. J’y ai lu, en silence, la plus généreuse déclaration d’amour que l’on m’ait fait jusqu’à ce jour : ses yeux, les miens, et la lumière. Sa main a cherché la mienne. Fusion parfaite de nos regards. Mes doigts ont trouvé les siens. Naturellement. Il a ouvert la bouche, et je savais déjà que j’allais devoir lui confier mon avenir. De même qu’il allait devoir me prêter le sien. Mon coeur s’est arrêté de battre.
Ce matin là, dans la douceur des traits éclatants d’une lumière amoureuse, même le soleil caressait son front. Il portait une auréole dorée, baignée de couleurs douces et tendres. Il a saisi ma main, et y a déposé un baiser. J’ai à peine senti la suite. Je ne la revis qu’en rêve, pour tout vous dire, tellement je touchais le ciel de ses yeux. Il avait préparé un long texte touchant. Je n’ai jamais entendu les mots qu’il aurait voulu dire. Sa gorge était nouée, ses traits étaient angéliques, purs, détendus, heureux. Et j’ai compris.
J’ai pris quelques instants pour me ressaisir. Je savais quelle serait ma réponse. Quoique jamais je n’aurais cru me l’entendre dire. Je savais que coûte que coûte, ça allait être pour de bon, cette fois. Parce que j’avais appris. Parce que je savais. Parce que mes trippes me le commandaient.
Il a mis la main dans sa poche et a sorti deux écrins. Les a ouverts devant moi. Puis a murmuré, d’une voix que je ne lui connaissais pas : «Ce serait un honneur, un bonheur, une joie immense, si tu acceptais de t’unir à moi, pour toujours. Pour combattre le quotidien, pour nous assurer une place parmi les étoiles, pour vivre tous les jours cet amour, pour que la lumière de nos êtres se reflètent dans ses pierres là, veux-tu m’épouser ?»
Mes mots étaient en fait tellement désordonnés. Ma tête bouillonnait d’idées folles. Ma vie se plantait devant moi et me disait : «Voilà, ça y est, l’engagement suprême», «the commitment». Des mots comme toujours, au quotidien, pour la vie, s’entrechoquaient en moi. Et dans un souffle, avec l’air qu’il me restait pour me délivrer à jamais de cette solitude immense, avec tout le courage du monde devant un chevalier agenouillé, j’ai dis…
J’ai dis que la lumière qui baignait son front était la plus belle de tous les jours du monde. Que sa main était la plus douce du monde. Que ses yeux me feraient vivre éternellement l’essence même de ma nature. Et j’ai dis oui. Un oui si faible qu’il m’a fallu le redire. Le crier. L’étendre pour bien m’en saisir. Un oui qui s’était transformé en «bien évidemment». En «je te promets tous mes jours, quoiqu’il arrive, y incluant l’envie de t’étrangler. Un oui qui signifiait que j’allais devoir cesser de quitter le bateau à la moindre avarie, mais plutôt tenter de colmater les fuites. Un oui qui me liait à une promesse solennelle. Un oui que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais dit. Un oui d’amour, qui prend les trippes une par une, pour en tester la résistance. Un oui volontaire, où j’ai rapidement pris conscience qu’il allait délivrer mes ailes trop longtemps fourbues d’attente.
La lumière du jour s’est immédiatement dirigée vers le caillou qui s’est glissé autour de mon annulaire. Cette lumière qui éclairé doucement ma nouvelle vie. Qui me disait : «désormais, cette promesse devra te lier à l’effort, à la compromission, à l’écoute, au pardon, aussi.» Désormais, tu es fiancée à cet homme, et cela implique que toutes les lumières pourront être vôtres. J’ai dit oui, encore, encore, et encore. Jusqu’à ce que ses lèvres épanchent mes mots. Jusqu’à ce que nos souffles se fondent et ne révèlent que l’essentiel, issu du creux de nos étreintes.
Évidemment qu’au-delà du romantisme, il demeure le pragmatisme. Quand ? Comment ? Où ? J’insistais pour que Daniel, mon adoré, mon ado, puisse conduire la voiture qui mènera sa mère à l’Hôtel. J’insistais pour prendre le temps d’organiser un somptueux événement. Pour réaliser, petit à petit, le mariage du siècle, le rêve de la petite principessa qui sommeille en moi…
Hier, il m’a proposé de débuter avec une pratique «générale». Invitons les parents proches, la famille immédiate, les amis sincères, et puis avouons-leur que devant eux, nous prêtons serment. On pourrait faire ça ici, dans la cour, sous un petit chapiteau. Cet été. Ce serait une répétition générale avant la Grande Allée, avant la cérémonie officielle, avant le tout-le-monde-y-sera.
Et là, je dois y penser. Il m’a dit d’y penser. J’y pense. Malgré que je n’ai aucun point de repère, aucun précédant connu en la matière, aucune «jurisprudence» de pré-mariage ! Qu’est-ce que je fais ? J’accepte la «répétition générale», pour le moment… et j’ai largement le temps de préparer la noce réelle, en grande pompe, devant tous les gens à qui nous prometterons de consacrer notre vie amoureuse à la réussite de l’union ?
Est-ce que j’ai tout simplement peur d’avancer ? Peur de réaliser qu’à ce stade-ci, le recul m’est pratiquement impossible ? Est-ce que j’ai la chienne de devoir m’engager avant l’engagement ? Je l’ignore. Je me questionne. Je me surprends à si profondément me questionner que j’en perds l’essence même de la proprosition : «Veux-tu m’épouser ?» Deux fois plutôt qu’une ?
Certes romantique, comme idée. Certes amusante, aussi. Un mariage «non officiel» avant le grand saut vers la liberté de se consacrer à une union, d’en faire un objectif viable à long, à très long terme…
Un projet, aussi. Celui de se dire, avant de l’affirmer légalement, que nous unissons nos destins au-delà des statistiques, au-delà des peurs, au-delà des angoisses. Par delà l’amour.
Et l’été qui s’en vient…