Papa aura 60 ans en juin. Quand il a rencontré maman, il était dans son adolescence, jouait de la trompette comme un pro, dans un band. Ils se sont mariés en 1972, quelques mois avant que j’arrive, suivie de ma soeur et de mon frère. Papa a terminé d’étudier alors qu’il était marié, déjà. Il a fait 56 métiers, accompagné de ma mère. Il en a vu de toutes les couleurs, mais il était toujours aux côtés de ma mère pour le supporter. Du plus loin de nos souvenirs, jusqu’en 1997.
Séparation et divorce, en 1997.
Bien des femmes auraient jetée la serviette avant cette année-là. Alcoolique avancé, picosseur par excellence, erratique et gars de bois, mon père n’était pas l’époux idéal. Mais il comptait sur maman comme sur sa propre vie. Et elle lui rendait cette forme de fidélité qu’il m’est difficile, à moi, d’imaginer.
AVC et arrêts cardiaques en 2007.
10 ans après leur divorce. Maman avait déjà refait ses amours avec un autre. Papa aussi.
Pendant ces dix années d’errance, l’alcoolisme de papa s’est accéléré. Ses déboires aussi. Évidemment, après l’AVC et les réanimations cardiaques, Korsakoff s’est pointé. Puis a mélangées toutes les cartes.
Il arrive encore très souvent que papa ne se souvienne plus exactement de son divorce. Une partie de lui sait que maman n’est plus là. Mais la partie logique du divorce s’est évaporée. Partie. Wouch! Dans la confusion, papa sait que maman vit au Lac-St-Jean, avec son “nouveau” chum. Mais cela n’empêche en rien l’autre partie de son cerveau d’attendre ma mère, parfois en visite chez sa soeur, parfois à l’épicerie, souvent ailleurs.
Et de disjoncter quand il la voit, ou quand il entend parler d’elle.
À plusieurs reprises depuis que papa vit avec nous, il a du être “en contact” avec maman (notre pendaison de crémaillère, Noël, l’anniversaire de l’un ou l’autre des enfants de la famille), ou avec une conversation impliquant maman – voire uniquement la lecture de son nom quelque part. Chaque fois, il ne s’écoulait que quelques heures avant l’attaque d’angoisse. Jusqu’à ce que nous comprenions ce qui se passait…
Depuis que nous avons fait le “rapprochement” entre les attaques d’angoisse de papa – qui ressemblent à s’y méprendre à un malaise cardiaque! nous devons volontairement exclure le prénom et le nom de maman de nos conversations. Nous jouons à “Harry Potter” à la maison, avec “celle dont on ne doit pas prononcer le nom“, sous menace de voir le terrible se produire. Mais si nous pouvons contrôler ce qu’il en entend, nous pouvons difficilement contrôler ce qu’il voit.
Il y a quelques semaines, papa a ouvert son journal. Il reçoit l’hebdo local du Lac-St-Jean par la poste. Un peu de lui, de nous, de racines dans le déracinement. Il regarde les pages en général, mais s’attarde surtout aux avis de décès.
Scène 1 – intérieur – souper de famille
Tout le monde mange et la conversation passe d’un sujet à l’autre, avec bonne humeur, normalement. Papa est moins bavard qu’à l’habitude, mais en général, papa est toujours moins bavard que nous. Puis il lève la tête.
Tout à coup, papa se raidit. Il se tient le coeur à une main, l’autre main faisant revoler le rôti et la fourchette. Manque d’air, n’arrive plus à respirer. Se lève, chambranlant. S’appuie sur la table de la cuisine. Il tremble tellement que les verres sur la table tintent joyeusement. Lâche tout et se tient la poitrine comme si elle allait sortir de lui.
Patrick: “Bernard, ça va? Qu’est-ce qui se passe?”
Les enfants, avec toute la crainte du monde dans les yeux : “Papy, t’es ok?”
Moi: “Oh merde! Papa, il faut respirer, d’accord? Regardes-moi. Inspire. Expire. Doucement.” Je le rassois. Lui caresse le dos. M’approche de lui avec une voix très rassurante et lui murmure que tout va bien, qu’il faut simplement respirer comme il faut.
…
À s’y méprendre avec une crise cardiaque. Il faut simplement savoir la différence entre “quand son coeur cesse de battre” et “quand son coeur est brisé“.
Cette journée-là, nous avons compris, après avoir amassés les indices comme certains aidants naturels doivent le faire pour reconstituer certaines scènes, que dans les avis de décès de l’Étoile du Lac, se trouvait un type décédé – que nous ne connaissions pas – mais dont le nom de l’épouse était… le même nom que maman. SA FEMME.
Au lieu de nous demander s’il s’agissait bien de maman, au lieu d’en parler, de “communiquer” son étonnement et sa peine, papa tranquillement rongeait son coeur avec toutes les suppositions du monde, sans jamais que la partie “divorcée” de son cerveau n’entre en ligne.
Nous ignorons comment fonctionne son cerveau désormais. Nous ne pouvons que l’accompagner avec tendresse et bienveillance dans les nouveaux aléas de ses pensées. Qu’elles soient réelles ou inventées. Qu’elles soient vécues ou rêvées.
Ce soir-là, nous nous sommes tous relayés pour aller visiter papa dans son appartement aux 30 minutes. Pour le rassurer, au besoin. Pour vérifier si l’épisode était derrière lui. Pour surveiller sa tension, la couleur de son teint, son état de stress. Étrangement, une fois la crise d’angoisse terminée, il se trouvait fort bien. Avait oublié pourquoi ce malaise, pourquoi, dans sa tête, il y avait une image de maman qu’il refusait de voir.
Ce soir-là, Patrick et moi avons pleuré. Même si ce qu’il ressent tient de la fabulation, ce que nous ressentons, nous, tient du réel. La peur, d’abord, d’affronter une crise cardiaque en règle. Le stress, ensuite, de gérer “la crise”. La culpabilité, d’une certaine manière, d’avoir laissé les enfants vivre “ça”. Et la peine de figurer à quel point papa aimait maman, malgré ses trous de mémoire et avec le passé effacé. Comme si l’efface avait laissé une trace au plomb; illisible, mais perceptible.

Toujours y avoir du vent su'l St-Laurent...
Pour nous, “j’connais pas le chemin qu’il faudrait prendre…”, serait juste.
Pour papa, “il va toujours y avoir du vent su’l St-Laurent”.
Pour vous, voilà Richard Desjardins:
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Claire/Tassili
Oh qu’ils sont jolis vos dessins! Je fouille, je fouille, je ne trouve pas de qui ils sont… de vous? Wow! Alors vous écrivez aussi bien que vous dessinez/ la proposition inverse est tout aussi vraie!
Tassili/Claire la silencieuse (mais pas dans la vraie vie! ;-0))
29 Mar 2010 @ 16:03
Claire/Tassili
Je viens de lire celui-ci… oufff. Dur-dur, un chagrin d,amour qui te brise le coeur à répétition.
29 Mar 2010 @ 16:07
Martyne
Bonjour Tassili!
Les dessins ne sont pas de moi, mais ils sont réellement très jolis, vous avez raison! Les crédits sont tout au bas de la page.
Merci d’être sortie de votre silence pour laisser quelques mots ici. Les commentaires “sur le blogue” sont rares! J’en reçois à la tonne par courriel, mais très peu directement sur le texte.
29 Mar 2010 @ 16:31
Claire/Tassili
J’ai l’impression que les gens “twittent” plus maintenant qu’ils ne laissent de commentaires… non?
30 Mar 2010 @ 16:56
Martyne
Effectivement Claire. Depuis l’utilisation quotidienne de Facebook et Twitter, les blogues sont encore lus… mais plus rarement commentés (du moins, chez moi). Quand je publie l’alerte d’un nouveau billet, les commentaires passent par FB ou Twitter!
Il faut aussi dire que mon “sujet” n’amène pas réellement la communauté “blogosphère” à commenter abondemment dans les billets.
Ce qui me surprend vraiment, ce sont les courriels de témoignages et d’encouragements qui arrivent. Par pudeur, probablement et aussi par besoin de “dire” sans s’afficher, nécessairement.
Quoiqu’il en soit, je suis heureuse de te voir passer par ici!
03 Apr 2010 @ 10:11
tatine Henriette
Je n’avait pas lu se message ,mais Dieu qu’il ns donnent des prise de consciences .Il est vrai que ta maman restera toujours son grand Amour.mais la vie sé charger de lui montrer que d’assumer nos choix n’est pas aussi facile que l’on pense .Merci Matou de nous donner de ces nouvelles en lecture.xxx
29 Apr 2010 @ 01:42