Je travaillais dans une bibliothèque, à l’époque. J’y avais mon bureau, en fait. Juste devant les vieux bouquins à retaper. Devant moi, il y avait le poste de Lise, ma très chère Lise, ma secrétaire. J’adorais Lise. Vraiment. Puis devant elle, une large vitre, à travers laquelle on pouvait voir les clients, les lecteurs, les internautes, qui allaient et venaient entre les rangées, près des postes informatiques.
Lise était excellente en pratiquement tout. Sauf avec Internet ! Le plus drôle, c’est que depuis que Monsieur et Madame Gates avaient permis d’installer des ordinateurs dans la bibliothèque, les utilisateurs se bouscoulaient presque. Et Lise capotait, littéralement ! J’ignore le nombre de ctrl-alt-delete qu’elle a effectué en une seule année, mais ça devait friser le million. Des postes publics, c’est souvent la cata. Quand je pouvais (souvent, donc), Lise m’appelait au secours. «Mat, tu peux aller voir le petit gars là ?». «Martyne, est-ce que c’est de la porno, ça ? Comment on bloque les pop up ?». «Les ordis sont encore plantés, comment je reset Martyne ?».
Bref, un matin comme tant d’autres, Il est passé. Est entré. A demandé à se servir d’un des ordinateurs. En le voyant, Lise m’a dit, tout bas : «Hey, t’as vu le joli garçon ?». Non, je ne l’avais pas vu. Pas intéréssée. Je venais à peine de vivre la rupture de ma vie. Je n’avais d’yeux que pour moi-même et mes fils. Une vie stable, douce, casée, rangée.
Un matin comme tant d’autres. Un homme comme tant d’autres.
Il a demandé à être aidé. J’y suis allé en grogant. «J’étais cencée prendre congé aujourd’hui… blablabla…Ça finit par être chiant de toujours aller aider des types qui ne savent pas comment écrire avec word.» Et je me rendais vers lui en bougonnant.
J’ai remarqué ses yeux d’abord. Puis son sourire. Et sa voix. Dans cet ordre exact. Je l’ai aidé. Évidemment. Lise regardait, derrière sa vitre. Lise savait, derrière sa vitre. Lise a senti, derrière sa vitre. Je l’ai senti. Il l’a senti. Puis il m’a remercié, pour l’aide. Je l’ai remercié, pour ses yeux. Je savais, Il savait. Mais…
Faut savoir que la Vie avec un grand V, celle qui décide quand même à notre place, elle se charge bien de nous en plomber plein la tronche, hein…
À ce moment là, dans ma vie, ma liste était faite. J’ignorais réellement ce que je «voulais», mais je savais ce que je ne désirais plus. J’attendais. Je magasinais. Je faisais du lèche-vitrine. Parfois, j’essayais. Toujours en attente. Sur le qui-vive d’on ne sait jamais.
Et puis il est arrivé. Rien à voir avec ce qu’il y avait sur ma liste. Trop ceci. Pas assez cela. Mais des yeux… j’vous dis pas. Il a appelé, au bureau, souvent, pour m’inviter à prendre un verre. À aller souper. À se rendre au ciné. Chaque fois, je disais «non merci», en trouvant 1001 défaites pour me justifier.
Il insistait, je reculais. Je me réservais pour «ma liste». Pour d’autres. Pour le «bon». Celui qui pourrait me chanter «Ain’t no mountain high enough» inspiré par mes yeux verts. Je l’ai repoussé. Souvent. Parce que je ne voulais pas que la «place» soit prise quand le «bon» allait passer.
De fil en aiguille, il a fini par avoir le dessus sur ma détermination à le repousser. Il a eu un souper. «Un seul, et puis après, tu arrêtes de me gosser, hein ?»…
On s’est évidemment reparlé, ensuite. Un autre souper. Une soirée ensemble, encore. Puis une autre. Et d’autres…
Et puis un matin, comme ça, en plein soleil, j’ai su.
Que j’étais nulle à chier dans ma quête.
Que j’avais déjà le Graal. C’est juste que je m’attendais à ce qu’il brille avec des tonnes de cristaux incrustés et tout plein d’or collé dessus. Au contraire, mon Graal à moi, il était simple. Fort, travaillé, plein de détails minutieusement ajoutés, mais simple. Les joyaux, c’était à l’intérieur qu’ils étaient.
Ça m’a pris du temps à réaliser que c’était lui ; ça lui a pris du courage et de la ténacité pour contrer mes barrières. Pour me persuader qu’Il était celui-là. Que j’étais son calice. Quand je l’ai finalement laissé passer par une toute petite brèche, quand j’ai déposé mon armure sur son lit, j’ai tout de suite su que ma quête avait pris fin. Que ce que je cherchais tant n’était pas autour de moi, mais en moi. Cette symbiose complexe entre la dissemblance et les poins communs. Ses yeux et les miens comme un tout. Sa main qui enveloppait la mienne de douceur, de protection, d’abandon. Son corps comme un bouclier à mes peurs. Sa voix comme un écho vers le printemps éternel.
Maintenant, c’est moi qui porte tout son intérieur sur mon annulaire. Et ça brille quand la lumière y touche…