La vie avec mon père Depuis juin 2009, papa s'est joint à nous!Directement de Nicolet (QC)
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  • L’Exode

    Brem [qui écrit aussi autre chose que des déclarations d’amour dans les commentaires !] m’avait répondu, une fois, que nous, les gens des «régions», on était ben drôles avec nos idées d’appartenance ! Au départ, ça m’avait secoué. Et puis… j’y ai pensé. Réfléchi.

    Les régions. Ma région. Mon beau grand lac. Pourquoi j’en suis partie ? J’y réfléchissais en m’y rendant vendredi. J’y avais déjà pensé, évidemment. Lorsque j’ai pris la décision, il y a quelques années, de retourner chez nous. Après un exode d’étudiante.

    Vingt-cinq années ont passées. Sur mes terres, à Roberval. Une vue au quotidien sur l’immensité. Sur l’eau. Mon amnios éternel. Mon aqua. Les jours y sont paisibles. Calmes. Une qualité de vie extraordinaire. L’air de la mer intérieure qui vous engoue les poumons. La famille à proximité. Les amis, les connaissances. Connaître la moitié de la ville. Reconnaître pratiquement les 11 000 personnes qui y habitent. Se savoir «fille de» et «petite fille de». S’identifier à la ville, y appartenir. S’y sentir comme dans son salon. Connaître tous ses recoins, ses cachettes, ses paysages. Puis grandir. Vouloir sortir du cadre. Devenir quelqu’un, par moi-même. À force de différence. Vouloir donner à la ville, comme un échange, ce que j’avais de bon, de mieux, de meilleur. «Par che’nous», c’était (et c’est encore) possible de faire des études, mais tout s’arrête à l’université. La plus proche du village, c’était Chicoutimi. À peine 90 minutes de route, en voiture. Mais elle n’offre pas tous les programmes. Et pis… tant qu’à sortir de chez nous, aussi bien étendre le cadre un peu ! Ce fut Québec. Ça aurait pu être Montréal. Ou Chicoutimi. Ou Trois-Rivières. Ou… mais ce fut Québec.

    Et la révélation. D’abord, plus personne pour me connaître, me reconnaître. Je n’étais ni la fille de, ni la femme de, ni… j’étais anonyme. Tranquillement, je me suis créé un réseau. Des amies. Une routine. Une vue. Une ville. Une appartenance. Tranquillement, je suis devenue Québécoise. Oh, bien sur, j’y retournais, à mon grand Bleu. J’y visitais encore mes parents, la famille, les amis. Je le trouvais encore si beau, si grand. Si bleu.

    Quatre années ont passées. À la fin de mes études, après réflexion, j’ai décidé d’y retourner. Parce que je me sentais redevable. Je croyais que ma ville, mon toît, aurait besoin de moi. Parce que je voulais rendre. Donner. Apporter à ma communauté ce qu’elle m’avait tant et si bien donné. «J’reviens chez nous… j’vous ai pas oubliés… j’reviens chez nous… juste un peu plus d’années…» [J’reviens chez nous, Boom Desjardins]. J’y suis retournée. Avec les enfants. Parce qu’ils appartenaient, eux aussi, à cet univers rempli d’arbres et de verdures, de champs, d’eau et de gens qui les aimaient.

    Trois années ont passées. J’avais trouvé du boulot. En fille digne, je redonnais à ma mère robervaloise. J’avais retrouvé l’eau. Une petite maison sur la rive. Quelques secondes de terrain et j’étais à quai. Je me croyais heureuse. Je me savais chez moi. Et puis… un matin, les yeux pochés d’avoir trop pensé, j’ai conclus que ce n’était ni le paysage ni l’appartenance qui me définissaient. J’ai conclus que j’avais déjà ces racines-là en moi. Que je ne pourrai jamais sortir le «lac» de la fille. Même en étant au bout du monde. Et j’ai aussi conclus que ce qui m’y attirait était également ce qui m’en éloignerait. «Tout penche… Y’a trop de monde sur la même branche…» [L’Exil, Serge Fiori].

    À Roberval, à Chambord, à Alma, ailleurs. Peu importe la région. Y’a toujours trop de monde sur la même branche. Un univers grégaire où vous êtes tout et personne à la fois. Où vous appartenez sans être. Où la vie se vit sans véritables changements. Où la moindre graine de passé vous est collée à la peau, à la définition, à l’être.

    Une année se passe. Cet été, cela fera un an que j’ai décidé qu’ailleurs, ce serait «chez nous». Ailleurs pour rien. Ça aurait pu être Québec, Montréal, Chicoutimi ou Trois-Rivières. Ça a été Nicolet. Pour tant de raisons. Pour autant de déraisons. Parce qu’ici, c’est une nouvelle branche. Dans un nouvel arbre. Parce que nous n’appartenons pas à l’arbre sur lequel nous bâtissons notre nid, ma famille et moi. Parce que notre sève est d’autre couleur, aussi. Parce que ce besoin de me réaliser à travers d’autres yeux, d’autres voix et d’autres terres était plus imposant que mon appartenance à un bout de terrain mouillé. Parce que le grégarisme me rendait dingue. Parce que j’avais envie d’être anonyme parmi les autres. Parce qu’ailleurs, la compétence et les valeurs ne sont pas un biais d’appartenance. Ne sont liées ni à la famille ni au passé. Parce qu’ici, cet ailleurs qui est chez moi, j’ai la chance d’ouvrir une fenêtre sur un autre paysage. De voir d’autres couleurs. Même d’y apporter les miennes.

    J’ignore pourquoi ces autres jeunes s’exilent. J’ai bien connu des gens qui sont partis de leur ville natale. Mes amis d’enfance. Pourquoi ? Parce que «y’a rien à faire» là-bas. Parce que «on connait tout le monde et tout le monde nous connait» là-bas. Parce que «il n’y a pas de travail» là-bas. Parce que «il manque de vie, de divertissement» là-bas. Personnellement, je suis en exode parce que là-bas, je n’étais plus moi. Là-bas, je n’avais encore que les 15 ans qu’ils m’attribueront toujours. Et une énorme filiation. Parce que les possibles devenaient routiniers, casés, voire impossibles. Parce que là-bas, nous devenons vite la somme de nos erreurs passées. Parce que l’étiquette est tellement apparente. Parce que là-bas, au-delà de mon attachement, je ne voulais pas être de la clique. Si vous l’avez vécu, dites-moi donc pourquoi…

    Ici, j’ai l’âge que la vie me donne. Je suis ce que je suis, sans compromis. Je ne suis peut-être la fille de personne, pour eux, mais je suis moi. Je n’ai pas choisi l’exode. Je me suis choisi. J’ai choisi de ne pas connaître tout le monde. J’ai choisi de ne pas être connue de tout le monde. Je m’ennuie encore des bras de mon Lac. De ceux de mon père, qui y est resté. Mais la fierté d’avoir choisi ce que je suis l’emporte sur ce que j’étais…

    Quant à moi, j’ai choisi un autre arbre. J’ai choisi une autre branche. La mienne. Sans que tout penche…

    Les commentaires sont clos.


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