
Ce qu’il y a de particulier, dans le fait de vivre avec mon père, c’est ce retour à l’enfance ‘obligé’, ce retour aux temps où, prémisses d’une vie remplie, nous avions chacun nos habitudes et nous ne portions attention qu’en filigrane aux habitudes des autres. Ce retour en arrière pour composer le présent, pour y trouver des réponses, tenter de deviner, de supposer.
À part un court épisode de cohabitation, à l’automne suivant son ACV, papa et moi n’avions dormi sous le même toît qu’un nombre très restreint de jours.
D’abord, quand j’étais petite, il passait ses semaines à l’extérieur, sur des chantiers. Il ne revenait dormir à la maison que pour les weekends, et encore! Sitôt arrivé en ville, il se faisait une besace, nous embrassait puis montait au bois pour y chasser ou y pêcher, selon la saison. Puis j’ai quitté la maison familiale à 16 ans, avec mon petit sous le bras. Au total, disons que nous nous sommes ‘vus’ dormir pendant très peu de nuits.
Quelles sont ses habitudes de sommeil, donc? Faites l’effort de votre côté! Savez-vous comment votre paternel s’endort? Combien de temps il dort? Et quand il s’éveille, quelle est sa routine?
Ici, nous n’en savions rien. En fait, je ne me souviens pas avoir porté attention à ce genre de détail!
*
Au premier matin de notre cohabitation, quelques heures après le déménagement, nous étions tous crevés, épuisés, vannés. Il ne m’est pourtant pas venu à l’esprit qu’il puisse en être autant pour papa! Ce qui a fait qu’au petit matin, quand les premiers cafés furent coulés, bien assise dans la seule pièce un peu en ordre, j’ai regardé l’heure.
8 heures. Aucun bruit.
9 heures. Toujours le silence.
10 heures. Rien.
À 10h30, ma tête s’emballe. Dans mon imagination, papa passait par toutes les couleurs, et finissait invariablement bleu. Et si toutes ces émotions l’avaient tué?
11 heures. Je panique (ou presque). La maison grouillait d’activité, il y avait du bruit partout. Impossible qu’il n’ait rien entendu.
Patrick est sorti faire des achats, les aides au déménagement sont aussi sortis, bref: je suis seule et j’angoisse.
11h15. Je ne tiens plus. J’ouvre la porte de son appartement (qui communique directement avec notre maison). Je lance un cri au Labrador: ‘Bob Marley, go, go, va trouver papy, veux-tu?’ et je le garoche quasiment dans les escaliers.
Rien. Pas un son. Le chien ne revient pas. Merde. Evel Knievel le chat se faufile devant mon angoisse et la porte de l’appartement, monte les escaliers et… ne revient pas non plus.
Je suis pathétique. Assise sur le sol, mon 50e café dans les mains, devant une porte entrouverte d’où le silence se fait pesant. Pire: je suis à deux doigts d’imaginer que les animaux sont à son chevet, en train de le licher partout dans le visage, comme on voit dans les films quand quelqu’un meurt…
11h20. Je me prépare au pire. Enfile mon costume de grande fille, répète des mantras pour chasser les mauvaises idées, ravale un sanglot innocent qui me serre la gorge. Merde. Et si? Et si nous avions oublié un truc, une pilule, un protocole, j’en sais rien, moi, n’importe quoi. Si nous l’avions tué? Il était si fébrile, si heureux mais si énervé. Et si son coeur n’avait pas tenu la route? Si, pendant son sommeil, il était à ce point paisible que…
Audio clip: Adobe Flash Player (version 9 or above) is required to play this audio clip. Download the latest version here. You also need to have JavaScript enabled in your browser.
11h30. Patrick revient. Il trouve sa femme dans une abominable contorsion devant la porte menant à papa. Comprend rapidement ce à quoi je pense. Me regarde, regarde la porte, me regarde. Demande si j’ai entendu quelque chose. Ouvre la porte, colle l’oreille à l’escalier. Brave – plus brave que moi, en tout cas – il s’élance.
11h31. J’entends les pas du chien qui se promène dans la chambre. La voix de Patrick qui chuchote. Et le grand cri tant attendu: ‘Quelle heure il est? Ah oui? Ahhhhh que j’ai bien dormi’!
Ouf. Il n’est pas bleu. Il est en vie. Et a bien dormi.
*
Tous les matins, depuis ce jour, je retiens l’envie d’aller le chatouiller à 9h, juste pour vérifier de quelle couleur il est. Dans mon calepin de notes concernant papa, désormais, il est écrit : réveil aux environs de 10h30, peut dormir jusqu’à midi lorsqu’il est fatigué!
Ne pas s’inquiéter.
Martyne Desmeules






Mandoline
Tu as une de ces plumes!
Moi, c’est les mantras qui me rendent curieuse… Mettons que j’en aurais bien besoin, pas que tu sois du genre à paniquer pour rien, mais bon, m’semble qu’on a des airs de famille :p
12 Jul 2009 @ 19:33
Mandoline
Géniale la nouvelle présentation du blog
12 Jul 2009 @ 19:34
Lise M
C’est vrai, je ne me suis jamais demandée comment dormais mon père, à quelle heure il se levait. Je ne sais même pas s’il déhjeune…
J’ai déjà hâte de lire tes aventures avec ton père. Si tu as gardé ta plume des dernières années, ça devrait être fantastique! Courage Matoue, courage!
13 Jul 2009 @ 22:26
Sylvie de Lévis
Quelle belle plume tu as! C’est toujours un plaisir de te lire;)
16 Jul 2009 @ 17:32
Hervé
Dire qu’il n’y a pas si longtemps, il se levait a l’heure ou je me couchais, c’Est-à-dire environs 6am!!!
22 Jul 2009 @ 06:02
Martyne
@Mandoline: Les mantras? Ah! Que des ‘ahoummmm, faites qu’il soit vivant, ahoummm’!
Merci d’apprécier l’emballage, ici! J’ai travaillé assez dur…
@Lise: Je souhaite l’avoir gardée, la plume des dernières années! Ce sont les contenus des textes qui changent pas mal! Autant j’ai gagnée ma vie dans la rédaction XXX, autant je raconte maintenant des histoires de famille! Qui l’eut cru!
@Sylvie: Et pour moi, c’est toujours un plaisir de te saluer!
@Hervé: Mets-en! On pouvait à peine rentrer en retard, tellement on savait qu’il dormait ‘léger’ et qu’il se réveillait tôt!
22 Jul 2009 @ 06:35
Fugue en majeur | La vie avec mon père
[...] a l’habitude de se lever vers 10h30 ou 11h00. Au début, cela nous inquiétait; maintenant, nous y sommes habitués. Toutes nos tentatives de réveils-matin se sont soldées par [...]
13 Mar 2010 @ 14:58