La vie avec mon père depuis juin 2009, papa s'est joint à nous!Directement de Nicolet (QC)
martyne(@)martyne.com

Le Testament

Je suis persuadée que je suis née sans peur. Ce sont les expériences de ma vie qui ont ancré dans ma mémoire certaines craintes, qui ont forgé ce sentiment d’avoir peur. Au départ, rien, niet, nada. Un peu de la même trempe que l’autre atout: être née avec une très jolie disposition pour aimer. Ce sont les expériences de ma vie qui font que l’amour ne se donne plus aussi généreusement qu’à mes 4 ans, selon les circonstances et les individus.

De toutes les craintes qui se sont ancrées en moi, depuis les 35 dernières années, celle de crever est gigantesque. Après, viennent les dentistes. Mais mourir, ça, non. Ma vie est à moi. Si je ne l’ai plus, je ne suis plus. Et ça, c’est inimaginable. Pourtant, Dieu sait que j’ai mis en place des tonnes de systèmes pour arriver à crever, que je n’ai pas toujours pris la vie pour ce qu’elle était: magnifique en soi.

Et je butine...

Et je butine...

Depuis les enfants, depuis les amours, depuis la vie, tout court, j’ai appris à vivre et à vouloir vivre. Pleinement. Intensément. C’est de cette intensité à goûter le monde, goûter la vie, goûter la sensation d’être que je me nourris. Et que je tente de nourrir ceux que j’aime.

Cette semaine, papa vient me voir en bas avec les yeux pleins d’eau, la voix tremblotante et les mains moites. “Matoue, quand tu auras deux minutes, peux-tu venir me voir en haut, avec un papier et un stylo?”

Diantre, que se passe-t-il? Je le trouve mignon, parfois, mon papa! Il veut jouer à tic-tac-toe? Je lui dit que j’irai dans une trentaine de minutes et je termine ce que j’étais en train de fabriquer avant de monter.

Il revient, trois minutes plus tard et se place dans le cadre de porte: “Matoue? (il pleure). J’veux pas, surtout pas te déranger, mais tu veux venir m’aider s.v.p.?”

C’est sérieux, en tout cas, pour que ça le mette dans cet état. Il remonte. Je ramasse papier et crayon et je grimpe jusque dans sa tour.

On dirait que l’air ambiant sait quand il se passe des trucs qui sortent de l’ordinaire. L’air avale les sentiments, et les recrache on-ne-sait-où, en laissant de grands espaces vides tout autour. L’air se raréfie, quand l’heure est grave. Les humains, peut-être, ont-ils besoin de plus de goûlées pour y survivre que l’air écoute et s’engouffre dans leurs poumons avec l’absence de faculté de se renouveler rapidement. Au lieu de se donner généreusement, il se concentre à faire vivre ce qui a besoin d’être animé, dans la pièce.

Papa, moi, deux nuages d’air condensés autour d’une petite table de cuisine. Le papier, le crayon, son cendrier, ses larmes. L’oiseau se taisait, comme par enchantement.

“Je veux que tu m’aides à faire mon testament.”

Et je vois la corde du pendu devant moi. Comme une invitation à ne plus être parce que je ne veux pas faire. Mais, que je lui dis, mais je ne suis pas notaire. Pas habilitée à ça, je ne suis pas…

“J’ai besoin de dormir, Matoue, d’avoir la conscience tranquille, tu sais… depuis que je suis allé au Lac, depuis que je suis allé à l’hôpital, depuis longtemps, j’y pense. Je veux dormir en paix, tu comprends?”

Je comprenais, mais mes doigts n’arrivaient pas à bouger. Mes lèvres non plus. Tout mon être demandait à survivre, simplement. J’ai peur de la mort, autant que de ce qui l’entoure.

“Tu sais, papa, que tu as déjà un testament de rédigé, chez un notaire, au Lac?” Il se souvenait à peine. Mais il s’en foutait, de l’autre testament. Je crois qu’il avait un besoin viscéral de dire, pour que sa tête cesse de retenir.

J’ai cessé de trembler, et cessé de répéter un mantra ridicule qui me paralysait: il va mourir, il va mourir, il va mourir. Au lieu de cela, je me suis mis à imaginer toute cette lumière dans ses volontés. Ce qu’il veut, au fond, c’est avoir l’esprit libéré de l’impression qu’il est et qu’il sera, pour nous, un fardeau. C’est une confiance inouïe qu’il me donnait, et un amour si grand que je n’ai pu qu’écrire ce qu’il me dictait.

J’ai pensé à mon amie Marthe, en rédigeant le testament de mon père. Sa voix, douce. Ses inspirations presque muettes. Ses yeux si apaisants. Son sourire confiant. Ses paroles chaleureuses. Son ouverture d’esprit. Sa foi inébranlable. Papa et moi, nous avons allumée une chandelle pendant l’exercice, comme elle le fait souvent quand je vais chez elle. Pour la paix. Pour l’amour. Pour la chaleur. Pour l’intimité. Pour la Présence. Papa est très croyant, et lorsque nous sommes arrivés aux volontés en lien avec ses funérailles, c’est dans le recueillement le plus total que je lui ai parlé des options disponibles.

Ce soir-là, pour rien au monde je n’aurais voulu être ailleurs, finalement. Entendre mon père m’expliquer qu’il veut vivre, même s’il trouve cela pénible par moment; mais qu’il veut aussi monter au ciel l’esprit en paix, aller retrouver ses parents qui l’attendent, sa Rosie, son Éric, son François. Ses amours mortes. Nous avons, ce soir là, ensemble, communié. Chacun avec notre image de Dieu. Chacun avec notre crainte de ce qui se passe “l’aut’bord”. Chacun avec notre envie de vivre, nos propres croyances, nos propres convictions.

Trente-cinq années à craindre la mort, ça forge un caractère. Depuis quelques jours, ce qui tourne dans ma tête, ce sont les derniers mots que papa m’a dit, après avoir signé son bout de papier plein de volontés. “La mort, Matoue, ça fait partie de la vie, et moi, je veux que ce soit aussi tranquille d’un bord comme de l’autre.”

Vivre autrement. Aussi intensément, aussi pleinement, avec autant de soifs, d’envies, de désirs, mais autrement. Cesser de penser que je n’aurai pas le temps de ceci ou de cela, mais faire ce que je dois faire avec autant d’amour que possible, autant de volonté que j’en suis capable, autant d’intensité que voulu. Mais le faire. Pendant que j’y suis. Pourquoi bouder pendant des jours? Combien il en reste, des jours? Et si, et si? Et ce qui doit advenir adviendra. En y réfléchissant bien, vous êtes tous, vous qui posez les yeux ici, légataires. C’est Gilles Vigneault qui a dit: “Tout ce qu’on écrit est un testament. Car c’est la dernière fois qu’on l’écrit.” Ainsi soit-il. Recevez.

Depuis, papa dort très bien. Sourit aussi. Vit comme avant. Il est peut-être un peu plus léger, maintenant qu’il n’a plus à supporter le fardeau d’en être un.

Que mon père me fasse réaliser que de craindre l’inévitable était aussi ridicule que naturel, soit. Qu’il m’inspire de vivre ce qui doit être vécu, le plus justement possible, soit. Et je l’en remercie sincèrement. Affronter cette peur, avec lui, a été un cadeau inestimable.

Dommage qu’il porte des dentiers. À 35 ans, je crains toujours les dentistes…

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Tous droits réservés. J-Martyne Desmeules, intellexuelle, “La vie avec mon père”. Un blogue qui parle d’une famille devenue aidante naturelle après l’ACV foudroyant de papa.

3 commentaires Abonnement aux commentaires


  1. Djo

    Moi je trouve que tu es la plus merveilleuse des filles que ton papa puisse avoir.

    Bisou.

    31 Oct 2009 @ 16:16


  2. Taty

    Après ta lecture, cela m’a fait réfléchir un peu et quand il est monté au lac je suis aller lui montrer nos défunts au cimetière, il m’a demandé s’il allait être là aussi. “Pas tout de suite, tu viens d’arriver, laisse le temps à Dieu de s’en occuper” lui dis-je! “Ouais c’est vrai que ça presse pas”… alors cela ne m’a pas surprise de te lire. Donne-lui un gros bisou pour moi. Si vous avez besoin encore, ben tu connais mon numéro. Bye xxxxxx

    31 Oct 2009 @ 18:24


  3. France

    Citation préférée de Martyne
    ‘Tout ce qu’on écrit est un testament, car c’est la dernière fois qu’on l’écrit…’ -Gilles Vigneault

    Moi j’ai découvert hier ma nouvelle citation préférée, dans un film un peu trop stéréotypé à mon goût, mais enfin… Qui sait où se trouvent les perles et à quel moment elles prendront un sens pour nous?

    «Le bonheur n’est pas une destination, c’est une façon de voyager»
    Anonyme.

    Bonne soirée famille au grand coeur!
    Prends soin de toi Martyne

    France

    02 Nov 2009 @ 22:56

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'Tout ce qu'on écrit est un testament, car c'est la dernière fois qu'on l'écrit...' -Gilles Vigneault
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