Papa et maman. Puis papa et Jacqueline. Papa et Francine. Papa et Monique. Papa et Lucille. Papa et… le vide.
Avant ses troubles cognitifs, avant l’ACV, papa avait une vie “de bar” bien remplie. Après son divorce, à défaut d’avoir eu une vie amoureuse parfaite, il avait une vie de relations physiques (que j’imagine) satisfaisante. Un alcoolique attachant sait trouver des femmes qui fermeront les yeux sur ses abus et qui sauront le consoler les soirs de lunes pleines.
Mais maintenant? Il n’y a plus de bar. Papa ne boit plus (Dieu merci). Il n’y a plus de sorties où les femmes pourraient en conclure qu’il est libre et intéressé. En fait, il n’y a plus d’occasion pour séduire, sinon le petit mardi du Centre de jour au CSSS (et sans dénier la qualité des gens présents là-bas, je dois affirmer qu’il ne semble y avoir aucune femme intéresée).
Si j’observe bien, depuis août 2007, personne n’a embrassé papa. Personne ne l’a pris dans ses bras en lui disant “je t’aime Bernard”, de façon érotique/sensuelle/amoureuse. Personne n’a dormi avec lui. Quand papa me parle de sa solitude, c’est aussi et surtout de ce grand vide sidéral qu’il me parle. De ce besoin d’être aimé “comme un homme”, de ses désirs qui demeurent là, juste là, rienque là.
Ça me gêne un peu de vous en parler, comme ça. Parce qu’il s’agit de sa vie, de ses douleurs, de ses envies. Mais en même temps, il doit s’agir d’un problème, d’une situation commune à beaucoup d’autres personnes atteintes de troubles cognitifs, de dépendance, d’invalidité.
Imaginez votre parent, seul, isolé, désemparé, qui demande à la terre entière une caresse amoureuse, un baiser langoureux, une nuit à deux. Imaginez maintenant qu’il fait plusieurs allusions à ce manque affectif lors de ses conversations avec vous. Comment devons-nous réagir? Quoi dire? Quoi faire?
Moi, je l’ignore. Cela me chamboule, d’ailleurs. Depuis plusieurs mois, nous jonglons avec toutes sortes d’idées saugrenues. L’inscrire dans un réseau rencontre? Et puis on met quoi dans la description? “Papa est un homme charmant, poli et attachant; il est possible qu’il ne se souvienne plus de vous le lendemain, mais vous aurez droit à un repas gratuit, en famille, le dimanche“. Tout un deal. Payer pour les bons soins d’une gentille dame qui viendrait assouvir ses élans physiques? Cela revient à offrir une Cadillac à un homme sans permis de conduire. Je me vois en train d’expliquer à cette femme dans quoi elle s’embarque, haha. Les soupers-rencontres? Issshhh. Trop de “bof, bof et rebof” pour qu’il tienne une conversation qui le mènerait quelque part. On le débarque aux danseuses et on attend qu’il revienne, testostérone à la baisse?
Tout cela, même en supposition, n’amène pas l’essentiel: son désir d’être accompagné, de dormir avec une femme, de sentir ses cheveux, de pouvoir l’embrasser, d’être aimé.

Un soir d'hiver, autrement...
Je n’ai aucune solution. Le CLSC n’a aucune solution. Papa n’a aucune solution. Que le problème qui est là, bien évident, et qui grandit au rythme de ses crises d’angoisse, au rythme des jours marqués d’un “X” au calendrier, au rythme des nuits qu’il passe en ne défaisant qu’un seul côté du lit. Des matins qui éveillent ses journées en solitaire.
Avant de faire un ACV, avant de manquer d’oxygène un bon 7-8 minutes, assurez-vous d’être marié. Avec une conjointe aimante et compréhensive qui saura se satisfaire de ce que vous devenez. Autrement… Je suis ironique, mais lucide. Physiquement, selon les médecins, il est capable de survivre un bon 10-15 ans encore. Et ce mal-être de ne pas dire “je t’aime” ira en s’accentuant pendant toutes ces années?
Il a perdu tellement dans cette aventure. La sexualité incluse. Le contact, la proximité avec l’autre, la chaleur d’une personne aimée.
Je comprends papa quand il affirme que sa vie est vide de sens. Vide de passion. Vide d’amour. Il n’a que 60 ans et doit composer avec l’absence de ce qui a rempli toute sa vie, finalement: la compagnie d’une femme aimante. La perte d’autonomie. Et le besoin qui, lui, est bien là.
J’ignore comment mon Nounours de père saura traverser cette épreuve, ce grand vide. La famille aimante, les amis présents, Super Écran et quelques sorties organisées n’arriveront jamais à faire battre son coeur de ce que l’humanité a besoin: être aimé exclusivement, tendrement. Compter pour une étoile particulière dans le firmament, être un phare dans une tempête pour l’autre, entendre “je t’aime” et pouvoir, à son tour, le murmurer.
Je lui espère sincèrement.
Audio clip: Adobe Flash Player (version 9 or above) is required to play this audio clip. Download the latest version here. You also need to have JavaScript enabled in your browser.
Tous droits réservés: J-Martyne Desmeules, aidante naturelle, pour “La vie avec mon père”
Tweets that mention L'amour tendre (et physique) | La vie avec mon père -- Topsy.com
[...] This post was mentioned on Twitter by Nathaly Dufour. Martyne Desmeules said: C’est aussi ça, être aidant naturel: constater que papa a besoin d’une sexualité et faire “huh”? – http://tinyurl.com/38dpaym [...]
20 Jul 2010 @ 12:30
martin dufresne
Si papa a préféré une vie de bar à une vie conjugale, pourquoi faudrait-il lui épargner les désavantages de son choix?
Autre chose: auriez-vous la même sollicitude pour une femme de 60 ans, ou même beaucoup moins puisque c’est très tôt qu’une femme cesse de “pogner” selon les valeurs actuelles? Tandis que n’eût été son ACV, papa aurait pu continuer tranquillement sa vie de garçon?
20 Jul 2010 @ 15:00
Martyne
Bonjour Martin,
Ah! La vie de bar de papa! Évidemment, je n’ai qu’à vivre (et lui aussi) avec ses choix passés. Si vous avez lu les textes précédents, vous savez sans doute que le mot “assumer” revient souvent, ici. Cela dit, entre assumer les choix de mon père et constater la situation actuelle pour ensuite la raconter et confier ce que cette situation me pose comme questionnement… Moi, je constate, j’explore et je dis.
Quant à la même sollicitude, Martin, soyez assuré qu’elle serait exacte en tous points. Mon empathie n’a ni sexe ni loi. Elle existe simplement devant une situation, qu’elle soit vécue par une femme ou un homme.
Ce n’est pas tant l’ACV qui cause problème, pour nous, plutôt que les troubles cognitifs résultant du long manque d’oxygène. Inhibition zéro et initiative zéro.
La plupart des textes écrits ici se veulent une ouverture à l’esprit qui ne connait ni ne sait. J’espère que ce but est atteint pour la majorité des lecteurs.
21 Jul 2010 @ 10:36
Kevin Zaak
Un texte courageux. Nécessaire.
30 Jul 2010 @ 20:48
Caro
Réponse pour Martin: j’ose croire que la sollicitude d’un être humain est présente envers les gens aimés. Que ce soit notre papa, notre frère ou soeur, nos enfants, nos amis, nos voisins, etc. Peu importe le sexe, niveau de vie, la religion, quand on aime quelqu’un, on a son bonheur à coeur.
Martyne, j’avoue que ton texte soulève des questions très légitimes et aussi très difficiles à répondre. Bonne chance dans votre quête.
Caro
01 Aug 2010 @ 00:37
MamieJessy_Thérèse
Bonjour Martyne,
Bravo à toi. Tu as un coeur d’or et aussi beaucoup de courage pour aborder ce sujet qui est encore tabou dans notre société. Je voudrais aporter quelques pistes de réflexion, avec exemple vécu, concernant l’hébergement en résidence ou chez les aidants naturels et aussi sur la sexualité des aînés.
Ma mère a vécu de nombreuses années chez ma soeur et toutes les deux étaient malheureuses dans la situation d’aidante et d’aidée, jusqu’au jour où il n’était plus possible de la laisser seule durant la journée. Alors elle est allée vivre en résidence d’accueil et ce fut une métamorphose totale pour ma mère, elle s’est fait des amies, a commencé à participer à des activités qu’elle refusait auparavant, a trouvé de nouveaux points d’intérêts, etc. Elle qui aimait venir passer du temps en promenade chez moi et bien, suite à son aménagement à son nouveau lieu de résidence, quand elle acceptait de venir, elle ne voulait plus rester longtemps car elle s’ennuyait de sa nouvelle grande famille.
Dans les résidences, les femmes y sont en plus grand nombre alors il y a un grand avantage pour les hommes. A la résidence de 9 personnes en campagne où ma mère était, il y avait une femme qui avait sa chambre et un homme qui avait aussi sa chambre et tout le monde savait que la nuit, ils formaient un couple.
J’ai une belle soeur qui travaillait dans une résidence de plus de 150 chambres à Trois-Rivières, avec une quarantaine d’employés et tout le monde savait que la nuit il y avait beaucoup de va et vient dans les corridors et les ascenseurs de personnes en robe de chambre et en pantoufles qui avaient des rendez-vous intimes.
Ce qui est le plus difficile à accepter dans toutes les résidences grandes ou petites où j’ai visité des personnes, c’est le repas du soir qui est trop léger au point d’être des crêpes ou des sandwichs mais nous avons remédié à cela en plaçant un petit réfrigérateur dans sa chambre qu’on remplissait régulièrement avec des choses qu’elle aimait et aussi des choses qu’elle pouvait offrir à sa visite. Pour ce qui est du fait de ne pas fumer dans les chambres c’est, pour un fumeur, la plus belle motivation à sortir prendre l’air.
Gros câlins de tendresse
MamieJessy_Thérèse de Nicolet
14 Aug 2010 @ 18:13
Stubblejumpin'Kate
L’histoire de votre pere touches mon coeur et je comprendre un peu parce que mon papa etais tres seul apres le mort de ma mere. Ce n’est pas le meme chose mais … ce m’aides comprendre.
Je m’excuse mon français; j’ai essayer trouver un “blog” en français qui parles à mon coeur pour me faire desir à revenir et lire plus pour mieux apprendre le langue. Je pense que maintenant je l’ai trouver.
25 Nov 2010 @ 14:00