La vie avec mon père Depuis juin 2009, papa s'est joint à nous!Directement de Nicolet (QC)
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  • Je suis devenue féministe hier

    J’avais cinq ou six ans. Et j’étais fâchée noire. “Comment ça que je ne peux pas être pape ?” Je ne me souviens plus, j’avoue, pourquoi je tenais à être de la papauté. Mais je me souviens de l’état dans lequel cela m’avait mis d’apprendre que je ne pourrais pas l’être.

    C’est la première – et de mémoire – la seule fois où ma mère m’a dit que ça allait m’être difficile de “faire passer ça au conseil”. Chez nous, on utilisait souvent l’expression “faire passer ça au conseil”, pour faire référence à ce qui devait être décidé.

    La seule fois, donc, où j’ai senti que je ne pouvais pas choisir quelque chose en fonction de mes envies, de mes besoins, de mes désirs, de mes aspirations. De ma condition. J’étais femme, et les papes femelles se font plutôt rares, j’en conviens.

    Quand je n’étais encore qu’une minimoi, j’ai toujours eu le monde à ma disposition. Je n’en ai que rarement profité, mais je le savais là, ce vaste monde, à mes pieds, qui n’attendait que d’être foulé. J’ai toujours eu à ma disposition tous les métiers possibles et imaginables. Je ne les ai pas tous choisis, mais je les savais là, à ma guise, selon mes choix. J’ai toujours eu la liberté d’être, juste d’être, sans avoir de bâton dans les roues, sans devoir me battre bec et ongle pour obtenir ce à quoi j’aspirais. Du moins le croyais-je. En résumé, j’ai vécue toute ma vie entourée des choix, des possibles, des éventuels et des licites.

    Je n’ai jamais entendu de la bouche de ma mère que tel, ou tel truc, ne pourrait être fait. N’était qu’un rêve. Ne pourrait se réaliser parce que… Pas chez moi. Chez moi, ça a toujours été “si tu veux, tu peux, ou en tout cas, tu dois essayer”. Rien de moins. Aujourd’hui, je réalise la chance d’avoir eu une mère aussi féministe. Que j’ignorais féministe, d’ailleurs.

    Parce que pour moi, cet état de fait est normal. Est tout à fait ordinaire. Je ne me considère pas comme féministe, personnellement. Je ne croyais pas l’être ou avoir à l’être : chez moi, comme dans ma tête, tout était déjà si égal… Je n’ai jamais vécu de discrimination parce que je suis une femme. Je n’ai jamais eu à me battre pour quelque chose parce que je suis une femme. Ou si j’ai eu à le faire, je ne me suis jamais dit que c’était du à ma condition. Probablement que ma mère m’a dit que c’était parce que “je n’étais pas assez préparée” pour cet emploi dans les chantiers. Probablement qu’elle m’a dit que “j’aurais perdu mon temps dans tel machin-truc” au lieu de me dire que c’était difficile parce que j’avais des ovaires.

    Dans le Châtelaine de mars 2008, il y a tout un dossier sur la situation des femmes dans le monde. Je suis femme. Éduquée. Intelligente. Instruite. Cultivée. J’en rajoute encore ? Bon, je suis femme, et pourtant j’ai eu peur des chiffres présentés dans le dossier spécial. J’ai autant de peine pour ces femmes que pour celles qui avant ma mère ont eu à la rendre femme à plein pouvoir, à part entière. Je ne suis pas dupe… je sais que la violence est majoritairement le lot des femmes, que l’égalité salariale, que la maltraitance, que les pensions alimentaires, que la garde des enfants, que l’éducation, que… Je sais. Mais… Je ne conçois pas que 97% des femmes de l’Égypte soient excisées, musulmanes ou chrétiennes. Ni qu’au Nicaragua, au Chili ou en Irlande, l’avortement soit illégal, même s’il résulte d’un viol, même si la vie de la femme est en danger.

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    En fait, plus je lisais, plus je me posais la question… Suis-je féministe ? Je ne croyais pas l’être. Et j’ai compris pourquoi. Je ne croyais pas être féministe parce que ma mère avant moi, ses sœurs et ses amies, et ma grand-mère avant elles, ont décidé que je n’allais pas me battre pour un inévitable coup du sort : femme ou homme. Je ne croyais pas être féministe parce que je n’ai jamais senti, à quelque endroit que ce soit, que ma condition humaine était entravée par mon sexe. Parce que personne ne m’a jamais mis en tête que je n’avais pas tel ou tel choix. Les horizons ont toujours été là, possibles, atteignables.

    Je ne croyais pas être féministe, parce que je ne croyais pas avoir à revendiquer quoique ce soit. J’ai toujours eu le choix, toujours eu la considération. Et si jamais j’ai vécu un tant soit peu de sexisme, je ne l’ai ironiquement même pas attribué à ma condition ! Elles ont fait un sacré boulot, mes aïeules, non ? Je ne croyais pas l’être, et j’ai compris pourquoi.

    Parce que ces autres étaient là avant moi. Qu’elles ont fait bouger les choses avant moi. Qu’elles ont trimé dur pour que Joseph, pour qu’Henri, sachent qu’il n’était plus acceptable d’avoir toutes les charges de la maison, d’élever seules les enfants, de n’avoir pas droit à ceci et à cela. Ces autres avant moi ont tellement bien fait le boulot que je le croyais majoritairement intrinsèque aux autres. Je me disais que je n’étais pas féministe, mais humaniste.

    Mes ancêtres ont tellement bien fait leur travail de féministes qu’elles en ont oublié de me montrer ce qu’était le féminisme ! Pour que je n’aie jamais à me battre, elles m’ont montré à être, sans peur et sans reproche, à exister selon une conscience universelle plutôt que selon un statut livré à la naissance. Elles ont pris soin d’élever les petits comme les petites de façon à ce que jamais mon frère ou un cousin ne puisse me dire, à moi ou à une cousine, qu’il était impossible de jouer au hockey, de tenir les manettes du gros tracteur, de devenir mécano ou même de pisser debout (j’vous jure…). Alors que mon père me marmonnait souvent qu’il serait fier de moi si je devenais infirmière, ma mère ajoutait “tant qu’à y être, tu feras médecine.” J’ai fait communication, puis gestion. On sait pourquoi. Mais j’ai fait ce que je voulais faire.

    La mère de Céline était Nelson Mandela, la semaine passée. Moi, la mienne, c’était Thérèse Casgrain, Lise Payette et Simonne Chartrand. Et toutes ces autres.

    Ma mère est une femme. Comme je le suis. Comme l’est ma sœur. Et si je ne suis pas une militante féministe, c’est parce que chez nous, ça a été réglé depuis longtemps, ces histoires-là. Quand c’est non, c’est non. Quand tu veux, tu peux. Quand t’en as besoin, tu vas le chercher. Si ça te sembles injuste, défends ton point de vue. Fonce et assume ; si tu te tais, c’est toi la pire ; t’as deux bras et deux jambes, tu peux jouer au baseball.

    Là là, l’idée qui me vient en tête, c’est de partir en vacances avec ma mère et ses sœurs en Arabie saoudite ou en Égypte. Mais non de dieu de merde, qu’est-ce que c’est que cette façon de s’imaginer à ce point grand et juste, que de mutiler une autre personne volontairement ? Vous savez que ce que Shakespeare a réellement écrit était “Être ou ne pas être ça, est la question” (To be or not to be that, is the question), en pointant un crâne. Une virgule de déplacée par un copieur peu consciencieux et voilà la citation de tout un monde bouleversée. Ce ne serait pas très charitable de ma part d’avancer l’idée que, peut-être, juste de même, c’est une couille qui a inversé les noms, dans la première version de votre livre qui-dit-tout, et qu’au commencement, gnochon, c’était une femme qui y était ? L’oeuf ou la poule ? Merde, le doute, hein.

    Ça aura pris du temps, maman, mais j’arrive. Je suis devenue féministe hier. Rien que parce que je suis une femme, et que je ne vois pas en quoi cela devrait déterminer quoique ce soit d’autre dans la vie que “qui porte le bébé”.

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