La vie avec mon père depuis juin 2009, papa s'est joint à nous!Directement de Nicolet (QC)
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Il n’entendra jamais papa

Il n’entendra jamais «papa». Il n’a jamais changé les couches, mouché les nez, entendu leur gazouillis de bambins. Il n’a pas pris leurs mains quand il fallait se rendre à la maternelle pour la première journée. Il n’a jamais reçu de petites cartes faites par de petites mains. Il n’est pas sur les dessins où y’a papa-maman. Il ne sait pas non plus comment consoler une peine d’amitiés foutues à 6 ans. Il ne saura jamais le soleil dans les yeux des premiers anniversaires.

Quand il est arrivé dans nos vies, les garçons étaient déjà grands. La maternelle était chose du passé. Les premières écorchures aussi. Quand il est arrivé dans nos vies, les derrières s’essuyaient tout seul. Le langage était acquis. Les premières chandelles déjà soufflées.

Quand il est arrivé dans nos vies, il savait. Il savait que mon corps n’aurait plus d’enfant. Il savait que ceux que j’avais déjà mis au monde seraient les seuls enfants de notre vie. Il savait, et il est resté.

Quand il est arrivé dans nos vies, il a accepté d’entendre «t’es pas mon père». Il a accepté de devoir n’être sur aucuns dessins passés. Il a accepté de plonger dans nos univers, à notre manière.

Quand il est arrivé dans nos vies, il a su, en les voyant, qu’il serait souvent le dernier. Il a su que les priorités étaient chamboulées. Que ce n’était pas qu’un Lui et une Elle, mais des Eux. Il a su que sa vie allait devenir aussi chaotique que la mienne. Il a su qu’il allait, en accéléré, apprendre la patience, la maturité, la négociation, le fait de devoir être «l’exemple».

Quand il est arrivé dans nos vies, d’abord timide, il a observé. Puis s’est joint, tranquillement, à nous. À nos jeux. À notre table. À notre maison. À nos matins. Il a appris qu’une salle de bain se partageait. Il a appris qu’un cri de détresse équivalait à l’abandon de tout ce qui se passe au moment même. Il a appris que les larmes étaient parfois dures à ravaler. Il a appris les rires, aussi. Les spectacles dans le salon. Les déguisements. Les jeux en famille. Les sourires grands de même quand il disait : «On va en bateau, les gars ?». Il a apporté un gros chien jaune doré dans notre maison en disant : «Les gars veulent avoir un chien, bon», malgré ma face de baboune.

Quand il est arrivé dans nos vies, il savait, sans savoir, qu’il allait devoir accepter d’être substitut toute notre vie. Il savait qu’il n’entendrait jamais de «papa». Il savait que malgré tout l’amour qu’il pourrait leur donner, il ne remplacerait jamais, dans leurs coeurs, l’autre, le vrai. Il savait que malgré tous ses bons soins, il n’aurait jamais la place de l’autre sur les dessins d’enfants. Il savait qu’il lui manquait des années, des mois, des jours, de complicité.

Quand il est arrivé dans nos vies, il a laissé quelques bagages ailleurs, ses malles d’adolescent attardé, ses trucs de vingtaine. Il a su, instinctivement, qu’il devenait adulte, qu’il devenait responsable, qu’il était désormais devenu un pilier pour nous. Puis s’est lancé, sans demander ni pourquoi, ni comment. Son gros coeur gonflé à bloc, il a plongé, dans le noir, avec tout ce qu’il possède, tout ce qu’il est. Sans jamais rechigner. Sans jamais demander. En souriant. Parce qu’il sait. Parfois, les mots ne disent rien. Parfois, juste des yeux, juste un câlin, juste un sourire, c’est comme tout un poème.

L’autre jour, il a demandé à ma soeur s’il pouvait assister à l’échographie du prochain bébé. En souriant. Disant : «Je ne pense pas que je pourrai voir ça un jour, sinon en regardant des radiographies des gars, hahaha.» Et il a rit. J’ai ris. On a tous rit. Mais on savait. Qu’il aurait tant aimé. Ma soeur lui a généreusement dit «c’est certain que tu peux». Et il a sourit.

Quand, parfois, puisque ça arrive, l’un des gamins se trompe et s’adresse à lui en disant : «Papa—heu—Pat ?», il sourit. Il sait que ce n’est ni son titre, ni son rôle. Mais il sourit. Parce qu’ainsi, à travers les langues fourchues, il entend ce qu’il n’entendra jamais.

Quand un des kids lance un «maman, j’ai besoin de nouveau pantalon», souvent, c’est lui qui me redemande si j’ai pensé à en acheter. Quand un des deux a besoin de sous pour dîner, souvent, c’est lui qui laisse l’argent sur le petit plateau tournant, sur la table de la cuisine, pour qu’au matin, ils le trouvent. Quand un pneu de bicyclette se dégonfle, il le répare, parfois même sans que personne ne le remarque. Quand l’Adorable apprend à conduire, c’est son gros camion rouge qu’il prête. Quand un orage s’en vient, c’est près de Benny-le-kid qu’il va, parce qu’il sait. Parce qu’il protège. Parce qu’il aime.

Quand, le soir, les gars lui souhaitent la bonne nuit, il sait qu’il est, pour eux, un beau-père. Il sait que dans ses veines, un autre sang que le leur coule. Il leur souhaite de beaux rêves, dépose un baiser sur leurs fronts, puis sourit.

Il sourit, parce qu’il sait. Il sent. Il voit. Il vit. Il sait qu’il n’entendra pas «bonne fête, papa», ce dimanche. Mais il peut, tous les jours, entendre «merci, Patrick». «Peux-tu venir me porter chez un ami, Pat ?». «J’aurais besoin de 5$, s’teu-plaît». «Tu l’aimes maman, hein ?». Il sait qu’il est, pour eux, un peu comme un papa.

Ce dimanche, il ne recevra pas de traditionnelle carte de Fête des pères. Il ne recevra pas l’attention générale, il n’aura aucun appel de ses parents pour lui souhaiter, à lui aussi, une bonne fête. Non. Ce dimanche, il tondra probablement le gazon. Puis ira peut-être se balader en moto. Il fera le souper, comme presque tous les dimanches. Sans espérer. Sans demander. En souriant.

Ce dimanche, à la Fête des pères, il sourira. Parce qu’il sait. Il sent. Il voit. Il vit. Il l’accepte. Il m’aime. Il nous aime.

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