C’était un mardi matin totalement fou. J’avais, à l’horaire, trois conférences de presse à diriger, dans trois villes différentes. Un planning infernal, serré. La veille, j’avais préparé les pochettes de presse, les documents, les communiqués; il fallait être prêt. Quand je prévois des journées comme celle-là, j’apprécie qu’elles tombent un mardi. Mardi, pour papa, c’est centre de jour. Départ en autobus à 8h45, retour en autobus à 15h30. Dîner là-bas.
Papa a l’habitude de se lever vers 10h30 ou 11h00. Au début, cela nous inquiétait; maintenant, nous y sommes habitués. Toutes nos tentatives de réveils-matin se sont soldées par des échecs jusqu’à présent. Alors les journées “Centre de jour”, je vais donc le réveiller à 8h00 pour qu’il se prépare. J’ouvre la porte, je grimpe 5 ou 6 marches et je lui dis doucement : “Papa, c’est Matoue. C’est l’heure de se réveiller. Tu as le centre de jour aujourd’hui” et j’attends sa réponse. D’habitude, il grogne un peu et marmonne qu’il est là, réveillé. Je redescends et je lui refait signe quand l’autobus est devant la porte.
Ce mardi-là, j’avais déjà les nerfs en feu quand je suis montée le réveiller. La première conférence débutait à 9h00 à Nicolet, journalistes confirmés et tout. Il me restait une heure pour enfiler tailleur, maquillage, déjeuner, bonne humeur et tutti quanti.
“Papa, c’est Matoue. Tu dois te réveiller.”
-Rien.
Je monte une marche de plus.
“Papa? T’es déjà debout?”
-Rien.
Je suis dans l’appartement. Son lit est fait. Aucun son. La télé fermée? Papa serait là, et la télé serait fermée? Dans ma tête, c’est impossible. Je regarde dans la salle de bain, le coeur qui bat. La crainte la plus effrayante… où je le trouverai? Dans quel état? Crise de coeur? Un autre AVC? Un malaise? Rien. Personne. Je vais à la cuisine en retenant la peur qui tourbillonne dans mon ventre. Rien. Je m’entends presque crier : “Papa, t’es où?”

Il était une fois des gens heureux...
Mardi matin, 8h00, papa est disparu.
Patrick monte à l’appartement, alerté par l’angoisse dans ma voix. Ensemble, on refait le tour des pièces.
Puis on analyse: son lit est fait, sa télé est fermée. Sa cafetière est froide – il n’a donc pas pris de café ce matin. Son dentier manque à l’appel – ouf, il a mis ses dents. Sa porte est barrée – elle doit être barrée de l’extérieur, à clé. Alors il est sorti. Ses souliers et son manteau ne sont plus là.
Papa est sorti. Mais… depuis quand? Et où? Sait-il seulement où il est… À son calendrier, c’était écrit “Centre de jour”. A-t-il pensé que sa montre déraillait? Croyait-il qu’il était plus tard et est-il allé attendre l’autobus à l’extérieur?
Patrick s’habille en vitesse et part faire le tour de la maison, à l’extérieur. Moi, je visite toutes les pièces, sous-sol inclus, au cas-où. Rien.
S’il avait l’habitude d’aller se promener quelque part, nous n’aurions pas eu si peur. S’il lui était arrivé de partir, de son propre chef, au petit matin, nous n’aurions pas eu si peur. S’il prenait l’air de temps à autres, s’il allait marcher ou juste fumer dehors, bref, s’il avait déjà eu un “passé” d’initiatives semblables, nous n’aurions pas eu si peur. Mais qu’un homme de 59 ans, semi-autonome, parte, comme ça, sans faire de bruit, contrairement à ses habitudes, si tôt, un matin où il sait qu’il a la seule activité de sa semaine (excluant la visite d’une préposée à l’hygiène), ça nous a un peu énervé.
Patrick part en voiture faire le tour du quartier, on ne sait jamais. Moi, je téléphone au centre de jour – peut-être s’y est-il rendu, on ne sait comment, sinon à pieds. Rien. Les aspirants policiers de Nicolet sont déjà au boulot; je hèle une de leur voiture et leur demande de “patrouiller” avec nous dans la ville, à la recherche d’un papa de 59 ans qui porte un manteau tellement jaune qu’on ne le perdrait jamais. L’autobus du centre arrive. J’avertis le chauffeur qui, de son côté, averti tout ce qui bouge dans l’organisation que nous cherchons papa.
8h40. Devons-nous appeler les policiers? Lancer un avis de recherche? Où peut-il bien être?
Évidemment, à son âge, c’est un grand garçon, il peut bien se rendre où il veut. Mais dans quel état s’est-il levé?
Nous, nous savons que parfois, certains matins, il est dans un autre monde. Peut-être en 1990 ou en 1975, allez savoir. Parfois, étrangement, il ne se souvient ni où il est, ni pourquoi il y est. Parfois, il fabule, s’invente un truc et y croit dur comme fer. Se souvient-il qu’il vit ici… A-t-il pensé, sur le bord de la route, ce matin, qu’il vivait encore au Lac-St-Jean? A-t-il réussi à embarquer avec un bon samaritain qui lui aurait fait faire un bout de chemin jusque là? Est-il assis, quelque part, sur un banc de neige, en pleurant? Se souvient-il de son adresse?
8h45. Je téléphone au patron. “Désolée, vous devrez commencer la première conférence sans moi. Je sais, je sais.” J’explique. Il comprend. Me souhaite bonne chance.
8h50. Patrick téléphone. Papa est retrouvé. Mais dans un état… il est en colère. Fâché. Agressif. Bien assis dans un restaurant au bout du boulevard, à 10 minutes de marche d’ici. S’est commandé un café. Et ne veut pas parler. Sitôt que Patrick lui pose une question, sitôt papa répond en criant qu’il peut bien aller se faire ***.
9h00. J’arrive dans la cour du restaurant. Mon portable sonne. Patrick: “T’es où?” Moi: “Ici, dans la cour.” Patrick: “Tu vois, l’autobus?”
Entre temps, en 10 minutes, papa est sorti du resto. Patrick lui a demandé d’embarquer dans sa voiture. Papa a refusé net et a repris la marche sur le boulevard. Patrick a haussé le ton et demandé à papa d’embarquer et d’attendre que j’arrive. Puis l’autobus est arrivé juste à côté. Papa l’a reconnu. Il a dit “salut” à Patrick, est sorti, a salué le chauffeur du bus, est allé s’asseoir, et voilà.
Patrick me raconte la colère de papa, ne sait trop quoi en faire. Moi non plus.
Je vais voir dans l’autobus… je redoute l’état dans lequel il sera. Le chauffeur ouvre la porte en me souriant, content de l’avoir “retrouvé”. Papa est bien assis. En me voyant arriver, il sait. Je sais. On sait. Il sait qu’il nous a fait suer. Je sais qu’il sait. Je lui demande si tout va bien. Il fait le type-qui-s’interroge. Vous savez? Le genre “quoi, qu’est-ce qu’il pourrait y avoir?”. Intérieurement, j’aurais envie de l’étrangler.
C’est souvent ce qui arrive, quand on retrouve quelqu’un qu’on croyait perdu. Bizarre, non? On se tourmente en pleurant presque de ne plus jamais le revoir vivant, et quand il est là, bien vivant, on a envie de le trucider.
“Sais-tu quelle heure il est, papa?” Il regarde sa montre. “9h05, pourquoi?”. “Sais-tu où tu vas, là?”. Il me regarde comme si je sortais d’une planète étrange. “Au centre de jour, voyons. Pourquoi?”. “Bin, parce qu’on te cherche depuis 1 heure, papa, parce que tu ne pars jamais, comme ça, sans prévenir, parce que…”. Puis il répond, un peu gêné: “J’avais le goût de prendre un café, bon.”
Bon. Soit. Il sait qui il est, il sait où il s’en va et il ne semble pas du tout en crise. Le chauffeur me regarde, plein d’empathie, et me souhaite bonne journée en me faisant un clin d’oeil. Je sors. Il referme la porte du bus. Mon coeur reprend des couleurs. Je vais trouver Patrick, assis dans son pick-up, désemparé.
C’est en colère après lui, qu’il était papa. Mais personne ne sait encore pourquoi.
Être aidant naturel, c’est aussi mener de brèves et bizarres d’enquêtes: tenter de reconstituer les scènes en assemblant les morceaux, les indices.
Nous retournons à la maison. Allons voir dans l’appartement de papa, pour trouver des pistes. Sur une feuille de papier – il y en a 1001, des traces de sa mémoire déficiente, des notes parfois logiques, parfois non, son adresse notée un million de fois, ce qu’il a dit, le nom de maman, des bouts réécrits de son testament – sur la feuille devant est écrit: “Appeler un avocat, Patrick a volé mon pick-up”.
Ouch.
Le téléphone sonne, la responsable du centre de jour – qui avait été prévenue lors de mes premiers téléphones – nous raconte que la semaine précédente, papa lui avait dit qu’il avait pris ses économies et s’était acheté un pick-up gris, à Trois-Rivières. Un beau pick-up.
Dans nos têtes, tout s’éclaire. La semaine d’avant, papa m’avait dit qu’il avait retrouvé son permis de conduire. “Comment, papa, tu ne peux plus conduire?”. “Bin, je l’ai r’trouvé pareil!” et moi, intriguée:”Oui, mais il n’est pas valide, c’est un vieux bout de papier, tu sais que les médecins t’interdisent de conduire maintenant?” et lui: “J’capable, j’ai fais ça toute ma vie” et moi: “Je sais papa, ce n’est pas ‘conduire’ le problème, c’est ‘où tu te rendrais’ qui l’est.” Il s’interroge. Je lui explique. Encore. Pour la 101e fois. Il finit par se dire qu’en effet, se perdre, c’est pas génial. Et change de sujet.
Mardi matin, avant d’aller réveiller papa, il était déjà levé. Il s’est levé avec, en tête, l’idée d’aller ailleurs, avec son permis-retrouvé et son pick-up neuf. Quand il a vu que le pick-up n’était pas là, il a dû penser que c’était Patrick qui l’avait pris. A pensé à noter d’avertir un avocat et est parti avec, en tête, l’idée que vivre dans une maison où on peut se faire chiper son pick-up neuf, c’est chiant.
Je suis partie trouver le patron et poursuivre la tournée de conférences. Patrick est parti travailler. Nous avons surnagé pendant le reste de la journée. À 15h30, au retour de l’autobus, nous étions tous les deux à la maison, au cas-où. Vous savez? Au cas-où une autre crise du genre… Papa est descendu du bus. Est monté à son appartement. A pris les escaliers intérieurs, a ouvert sa porte. Savait que nous étions là. Nous a dit, sur un ton joyeux “Je suis là” et est remonté à l’appart. Il savait. Juste le ton de sa voix… et la délicatesse de nous annoncer qu’il était de retour – chose qu’il ne fait jamais. Il savait. Qu’il nous avait donné du fil à retordre. Qu’il avait causé tout un émoi. Qu’il s’était réveillé assez mélangé, merci. Qu’il avait fait une colère sur la base de son imaginaire. Oh-qu’il-le-savait. Ça se voyait à sa façon de marcher, à son petit air gêné, à ses excuses sans dire un mot, à ses sourires forcés, à sa bonne humeur simulée. Et ses yeux. L’AVC lui a peut-être pris une partie, mais pas les yeux. Ils disent encore, ses yeux. Toute chose.
En reparler avec lui n’aurait fait qu’envenimer les choses. L’aurait mis devant deux éléments contradictoires qu’il rejette dans l’absolu: un problème cognitif et l’angoisse de savoir qu’il a le problème, d’y croire, puis de se rendre compte que finalement, il a cru en l’illusion, s’est comporté selon l’illusion et sait maintenant que ce n’était qu’une illusion.
Ce soir-là, nous étions épuisés. Oh, nous avons bien tourné, à la blague, l’événement. Mais au fond de nous, Patrick et moi, nous avons vécu le désespoir, la peur, l’étrange, l’interrogation, l’injustice, la colère et quoi encore.
D’un côté, ce n’est presque rien. Dédramatisons. Un homme de 59 est parti, sur une lubie, sans aviser, un matin où il avait un rendez-vous. Ça arrive à beaucoup de gens.
D’un autre côté, il y a quelque part un couple devenu aidant naturel, qui a, pendant une heure, vécu avec le poids du monde sur ses épaules, la peur au ventre, le coeur gonflé, se sentant à la fois coupable, triste, inquiet.
Et qui prie pour ne plus jamais revivre une telle angoisse, sachant trop bien qu’inévitablement…
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Sylvie
Quelle histoire! J’étais suspendue à la pointe de ta plume….attendant de lire le déroulement, sa réaction, votre réaction.
Tu es une sainte Martyne! Tu fais preuve d’un amour infini, d’une patience d’ange et d’une volonté sans limite pour porter jusqu’au bout la mission que ton mari et toi vous êtes donnés. Je t’admire beaucoup autant pour tes qualités humaines intrinsèques que pour ton talent de nous décrire avec humour et suspense des journées ordinaires ou dans ce cas-ci, des événements sans queue ni tête.
En passant, j’adore le choix de chanson qui accompagne ton billet. Sacré blogueuse…tu es vraiemnt top!
13 Mar 2010 @ 14:30
Vertelime
Ça, c’est de l’amour – du vrai – et de l’humanité bien en place. Être là pour le meilleur et pour le pire, ce n’est pas le choix facile. Merci de partager ton aventure… elle donne particulièrement foi en la vie…
15 Mar 2010 @ 21:52
Martyne
Ça fait du bien, des commentaires du genre. Juste pour “confirmer” que c’est ok, si je vis “mal” ces bouts-là.
Moi qui voulais être pape, dans ma jeunesse, voilà que je suis une sainte qui donne foi en la vie! Trop génial! Finalement, pas besoin d’être pape!!
15 Mar 2010 @ 22:02
Papa sans maman | La vie avec mon père
[...] compris, après avoir amassés les indices comme certains aidants naturels doivent le faire pour reconstituer certaines scènes, que dans les avis de décès de l’Étoile du Lac, se trouvait un type décédé – que [...]
27 Mar 2010 @ 14:50