J’ai déjà entendu ça quelque part : «Ignorance is bliss».
Ça veut dire, en gros, que de ne pas savoir, c’est p’t’être mieux de même. Ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal…
Ce qu’on ne voit pas, également.
De même que ce qu’on ne veut pas voir.
Les inspecteurs, par exemple, se servent beaucoup de la lecture du non-verbal. Les enquêteurs de toutes sortes, aussi. Les profs. Les amis. La famille. Nous, tous. D’instinct. J’ai voulu pousser l’instinct un peu plus loin, dans mes études. J’ai passé deux sessions en mode «enseignement particulier» [i.e. que le cours qui m’intéresse n’existe pas, qu’il faut le créer sur mesure, et se trouver un prof, quelque part, capable de «juger» nos avancés sur les études. Ça s’appelle «lectures dirigées» à défaut de trouver quelque chose d’approprié.] Mon «cas» : la communication non-verbale. D’abord par la synergologie, ensuite par les règles «non-écrites», les comportements physiques, les bonnes manières, le protocole, la «manipulation», l’argumentation par le physique et j’en passe… Depuis, j’ai poussée encore plus à fond l’étude comportementale physique. Ateliers, séminaires, lectures, prise de notes, études, blablabla.
Aujourd’hui, on fait appel à moi dans plusieurs situations qui sont hors de mon champ de compétence principal, parce que, de bouche à oreille, on se «dit» que je peux analyser n’importe «qui», dans n’importe «laquelle» des situations. C’est très pratique, en entreprise, lors de la création d’un nouveau c.a, par exemple, pour étudier les interactions entre les membres. Ou en entrevue d’emploi, pour analyser ce qui n’est pas dit…
Dernièrement, j’ai eu à vivre un moment de pure «ignorance is bliss». Là où un comportement physique, animal, non-verbal était en totale contradiction avec les réponses verbales. Incroyable ! Je n’avais jamais assisté à une antithèse communicationnelle du genre, aussi parfaite, aussi bien maîtrisée.
Imaginez une personne qui dit «oui» mais fait «non» avec sa tête.
Imaginez le blanc, puis entendez le noir.
Imaginez ce que vous voulez entendre… puis entendez-le.
Bref, au restaurant, samedi dernier, tout était complet, les tables étaient très rapprochées, et mon Mec et moi avions comme voisins un jeune couple. Dans la vingtaine environ. Jolie madame, joli monsieur. Ils riaient souvent. On pouvait entendre jusqu’à leurs murmures. C’était mignon… À l’entrée, ils avaient déjà discuté de leur dispute de la semaine précédente.
À la soupe, ils en étaient à la reprise de la vie en commun.
Au plat principal, ils se minouchaient et se disaient que peu importe, ils s’aimaient.
Aux fromages-porto, ils repartaient de plus belle en croisière prochainement.
Au sorbet, le monsieur veut savoir «la vérité». Parce que pour lui, c’est primordial. Question de respect. Question de pouvoir «refaire» vie commune avec la madame, sans se tromper, sans avoir peur. Question de clarifier la situation. Elle voulait partir.
Ils ont terminé la bouteille de rouge. Il a commandé des cafés brésiliens.
Elle lui a tout raconté. Nous avons tout entendu.
Je vous passe les détails, mais madame racontait son aventure avec l’ami de monsieur. Où ils ont fait «ça», quand ils ont fait «ça», à combien de reprises ils ont fait «ça», depuis combien de temps ils faisaient «ça». En détails. Y incluant le «pourquoi ils faisaient «ça»…»
Le monsieur pleurait, c’était triste et pathétique. Il a enlevé ses lunettes et les a déposé à côté de son assiette. Madame a commencé son jeu. Elle lui disait que plus jamais ça n’allait arriver, qu’elle avait perdu les pédales, qu’elle ne savait plus où elle en était à ce moment là, qu’elle s’en voulait énormément, qu’elle ne recommencerait plus jamais, qu’elle l’aimait, lui, et pas l’autre, qu’elle se trouvait beaucoup mieux dans sa maison à lui, tandis que l’autre ne possédait rien (!), qu’elle n’avait jusqu’alors pas réalisé qu’ils s’aimaient à ce point, qu’elle voudrait tout effacer, ne pas avoir miné l’amitié entre monsieur et son ami, entre elle et l’ami de monsieur, blablabla.
Juste au «son», la madame n’avait pas l’air sincère.
Imaginez au «visuel» !
Tous les signes étaient là. Tous. Les jambes qui bougent sans cesse ; la dame qui s’essuie les paumes sur sa jupe aux 2 minutes ; le nez qui picote et les microcaresses du bout des doigts ; les doigts sur les lèvres ; les boucles d’oreille qui semblent pesantes ; les cheveux à attacher, puis à détacher, puis à torturer, puis à lisser ; le pouce qui gratte la nuque ; les yeux en l’air, puis en bas ; l’intonation trop élevée par rapport aux conversations précédentes ; les élans de sincérité camouflés d’un oeil qui tique souvent, les doigts croisés, les pouces qui s’éloignent, la défensive au mauvais moment : tout, et j’en passe. J’aurais pu demander un «replay» que je l’aurais eu, je crois, tellement la madame a eu l’air d’avoir préparé son speech longtemps d’avance.
Le monsieur, à la fin des excuses de la madame, s’est pratiquement dit «désolé» de lui avoir présenté son ami. J’ignore s’il était sincère, il l’a fait tout bas, tout bas.
Il s’est agenouillé. À ce moment, je me suis dit qu’il allait ramasser un gourdin par terre et lui en garocher un coup dans les palettes, humilié par tous les mensonges de la madame. C’était tellement évident…
Et l’a demandé en mariage.
Elle a eu un moment de silence. Comme si elle ne savait pas si c’était une farce (sick) ou une vraie demande. Réalisant que son manège était totalement parfait…et qu’il avait sincèrement voulu la croire. Elle a dit oui.
Ou il est à ce point con qu’il est aveugle ; ou il est à ce point aveugle qu’il est con.
Mon Mec m’a regardé de travers quand, de ma chaise, j’ai dit, tout bas : «objection» !
Le monsieur ému, a dit à sa future : «t’as entendu chérie, nos premières félicitations».
J’ai alors eu la preuve qu’il entendait mal…
En se levant pour partir, il a remis ses lunettes.
J’ai alors espéré, sincèrement, pour lui, que c’était pour ça qu’il n’avait rien vu de ce qu’elle lui «racontait»…