La vie avec mon père depuis juin 2009, papa s'est joint à nous!Directement de Nicolet (QC)
martyne(@)martyne.com

De la motivation…

Depuis que nous sommes emménagés ici, avec Papa, j’ai eu l’occasion de croiser plusieurs fois un type qui vit dans le coin.

Au fil du temps, j’ai appris que le type s’appelle Maurice. M’enfin, je pense qu’il s’appelle Maurice. J’entends “Maurice” quand il répond à la question, en tout cas. Maurice est dur de la feuille, mais il est également aphasique depuis son ACV “à lui”. Ça, je l’ai compris. A-C-V, quand il a répondu à ma question.

Je lui ai demandé comment était sa vie, avant qu’il ne vienne fouiller dans mon bac de récupération (et ceux des voisins). Il a dit “scrogneugneu” et “bleuhblahblih”, mais entre ça, j’ai entendu ACV et “problème” et “personne” et “job“.

Il n’a personne dans la vie. A perdu son job. Ne reste que la vente des cannettes vides pour l’aider à survivre un peu, la tête en dehors de son chèque, à partir du 15 du mois. Maurice ne ramasse les cannettes qu’à partir du 15. Avant, il doit manger convenablement, que je me dis, parce qu’il a quand même de généreuses “formes”.

Maurice se promène avec son tricycle où il a placé une grosse boite derrière, pour y mettre les cannettes qu’il va ensuite vendre au supermarché, où il y a des machines qui les avalent. Et il est fier comme un paon de ses récoltes.

Depuis que je connais Maurice, chez nous, on boit beaucoup de trucs en cannettes. Qu’on laisse ensuite dans le bac de récupération. Comme ça, au cas où.

L’autre matin, avant de partir travailler – le matin de la collecte des bacs, Maurice était en train d’explorer le contenu du mien. Je lui dit, joyeuse, “Bonjour Maurice”. Il pleurait en silence, le grand et gros et fort Maurice. Probablement parce qu’il avait trouvé une mine d’or de cannettes dans mon bac (nous venions d’avoir une fête, ici, alors…). Et j’ai pris quelques secondes pour tenter de lui jaser ça. Nenon, ce n’est pas évident. Il entend quand même bien, quand on parle fort, mais il a tant de difficulté à parler que c’est hasardeux de comprendre les bons mots.

Moi: “Tu vis où, Maurice? Près d’ici?”

Lui: “… (…) … là-bas…

Moi: “Et tu faisais quoi, comme travail?”

Lui: … (…) … (je n’ai pas compris, en fait). … Ontario…

Moi: “Tu vivais en Ontario? Et maintenant, tu vis seul?”

Lui: OUI. (Ça, c’était très clairement prononcé).

Moi: “Et quelqu’un s’occupe de toi, Maurice? Tu as de l’aide?”

Lui: … (…) un peu.

Moi: “Tu veux que je te trouve de l’aide, Maurice? Tu as besoin de quelque chose?”

Lui: … (non)… (pas besoin).

Et il est reparti, avec son trésor de cannettes, en me saluant de la main. Je suis partie travailler.

Une Matoue qui joue dans les poubelles

Une Matoue qui joue dans les poubelles

Les semaines suivantes, je le revoyais invariablement les jeudis soirs ou les vendredis matins – la collecte. On se saluait, quand on se voyait. Puis cette semaine, plus de Maurice. Les cannettes sont restées dans le bac de récupération. Pourtant, on arrive au milieu du mois…

Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose? Est-il malade, souffrant, perdu, ailleurs? Je l’ignore.

Ça m’attriste de penser qu’il puisse être seul, quelque part, en détresse. Il me faisait penser à mon papa, Maurice. Et si papa avait été seul, après son ACV? Si personne n’avait été là pour lui? Si sa famille avait été dans un autre province, sans nouvelles? Croyant sans doute que “pas de nouvelle, bonne nouvelle”, ne s’inquiétant pas du silence. S’il n’y avait eu que l’hôpital, puis plus rien, ensuite? La rue, l’aide sociale, une petite chambre dans un sous-sol? Des cannettes à vendre pour survivre…

Des Maurice, il y en a à la tonne, partout, quelque part. Des gens qui n’ont pas la chance d’être aidés par leur famille, par leurs amis, par le système. Des gens qui se sont ramassés seuls, après une grave maladie. Des gens qui se débrouillent, qui errent, qui survivent. Des gens qui se souviennent de leur date d’anniversaire, de quelques souvenirs, mais qui ont oublié leur adresse, le nom des membres de leur famille. Comment obtenir de l’aide. La manière d’utiliser une carte de guichet. Oublié jusqu’au compte de banque, finalement.

Je suis heureuse que papa ait eu une famille pour s’occuper de lui. Des gens qui le guident dans sa maladie. Pas seulement nous, ses enfants, mais toute sa famille. Des gens qui se soucient de savoir s’il est bien, s’il ne manque de rien, s’il sourit. Du temps où il vivait au centre d’hébergement, il n’a pratiquement jamais reçu de visite, sinon ses enfants. Personne ne l’appelle chaque semaine, sinon son ami Lucien. Seulement une poignée bien comptée de personnes sont venues le voir depuis qu’il vit ici. Pas de lettre, peu de téléphone, presque pas de nouvelle. Évidemment, s’il vivait encore à Roberval, ce serait peut-être différent. Mais j’imagine papa comme Maurice, seul dans une ville, seul dans un appartement, et j’ai peine à évaluer combien de temps il survivrait. J’ai peine, tout court. Même s’il ne reçoit pratiquement jamais de nouvelle, je sais trop bien qu’ils et elles sont tous là, aux aguets, pour s’assurer qu’il va bien.

Avant l’ACV de mon père, je n’avais jamais vraiment porté attention à ce genre de pensées. En fait, ça ne me venait pas à l’idée qu’un homme dans la cinquantaine puisse être dépendant de l’aide apportée. Surtout pas mon père, qui était l‘indépendance incarnée.

Combien de Maurice pour un papa? Les statistiques sont muettes. Aphasiques. Parfois, c’est terriblement difficile de vivre avec le post-trauma des accidentés cérébraux. Parfois, c’est un jeu de devinettes. Parfois, c’est de l’obstination. Parfois, ce sont des horaires à respecter qui nous font croire que notre liberté est brimée. Parfois, c’est la pesanteur d’une obligation. Parfois, c’est le manque de ressources. Parfois, c’est le manque d’intimité. Parfois, c’est la routine qui tue l’imagination. Parfois, c’est le découragement qui naît de l’absence de progrès. Parfois, c’est le constat, tout court, de ce qui est.

Mais c’est toujours l’amour qui prend le dessus. Toujours le fait d’avoir été juste assez bien aimé pour faire pencher la balance. Pour me motiver à croire que ma décision de vivre avec lui est utile et qu’elle fait une différence pour papa. Il aurait pu continuer de vivre dans son centre d’hébergement, continuer de nous voir de temps en temps, entre toutes nos activités d’adultes occupés, continué d’être soigné par des gens qui se souciaient de sa santé. Il y était, somme toute, bien. Il mangeait bien, dormait bien, sortait de temps en temps, était accompagné par d’autres qui, comme lui, étaient malades mais assez bien portants pour vivre en centre.

Et maintenant, dans mon cas, l’autre motivation, c’est Maurice. Parce que Maurice, même s’il est en vie, il est triste à en crever. Être aidé, ce n’est pas être aimé. Quoiqu’on en dise. C’est l’ersatz de l’amour. Survivre, ce n’est pas vivre. Quoiqu’on en dise. C’est l’ersatz d’une vie. Errer, ce n’est pas se promener. Quoiqu’on en dise. C’est l’ersatz d’une liberté. C’est mieux que rien, évidemment. Mais quand on peut offrir une vraie caresse, quand on peut offrir une vraie vie de famille, quand on peut offrir des sourires au quotidien, c’est mieux tout court. À mon avis, en tout cas.

Je vais continuer d’espérer revoir Maurice. Et continuer d’aimer papa. Assez motivée, en tout cas, pour passer à travers les jugements de son ancienne logeuse qui ne se gêne pas pour dire que notre décision était insensée. Assez motivée pour passer outre les commentaires de ceux qui jugent que nous “sacrifions” notre vie pour quelqu’un qui “ne s’en souviendra pas”. Assez motivée pour croire que notre décision a aidé à rallumer les étoiles dans les yeux de mon vieux! Assez motivée pour que le mot “aidante” soit “naturel”.

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Tous droits réservés, J-Martyne Desmeules, l’Intellex, “La vie avec mon père”: devenir aidant naturel suite à un ACV.

9 commentaires Abonnement aux commentaires


  1. Mado

    Selon moi, Martyne, c’est le plus beau texte de tous ceux que tu as écrits…. J’en suis complètement chavirée…oufffffffffffffff!!!!!!!! Tellement mais tellement prenant!
    xx

    12 Sep 2009 @ 10:22


  2. Viviane

    Merci de votre texte, que je ferai lire à mon père, qui fait partie de cette “poignée de gens” visitant ma tante et lui offrant du répit hebdomadaire, car elle a sorti ma grand-mère de son centre d’hébergement pour en prendre soin… Nonobstant les commentaires de la famille élargie, pour qui les soins du centre suffisaient amplement à son état (Alzheimer avancé). Ma grand-mère ne se rappelle plus, mais sourit encore quand elle voit ses arrières-petits-enfants, ma grand-mère ne parle plus, mais réagit encore agréablement à la caresse d’une main sur sa joue, à la crème glacée et au sucre à la crème que ma tante lui prépare… Ma grand-mère vit encore à la chaleur des soins de ma tante, qui, oui, se “sacrifie”, mais est heureuse du bonheur qu’elle peut encore apporter à sa vieille mère.

    Merci encore de votre texte, et surtout, merci pour votre humanité pourtant si naturelle, mais précieuse.

    12 Sep 2009 @ 12:16


  3. Tantine Henriette

    Tu sais Matou ,il est vrai que je n’apelle pas souvent pour avoir des nouvelles de mon frère mais je me dit qu’avec vs deux il est bien .Je suis aller le voir et il était bien installer .Je suis fière des effort qu’il fait pour s’acrocher après sa bouée qui sont ces enfants.Grace à votre détermination ,il reviens de long voyage et reviens transformer.Dit lui que je pense souvent à lui de la même manière que tu décrit si bien.J’ai ma soeur qui est juste à St-Félicien et hélas pas plus de visite tu sais ni de téléphone .Mais ,ils sont ds leur monde qui semble être bien pour eux.Merci de ns partager ta prise de conscience qui semble dure à ta réalité de chaque individu abandonner à leur sort.XXXXtaty

    12 Sep 2009 @ 19:16


  4. Marcel

    voguer sur son bateau, il est le capitaine de son navire et fier de cette position.

    Matou, Pat, Ben et Dan, sont ses matelot, qui l’aide et le guide pour que son navire n’échoue pas sur une ile perdu au fond d’un océan sombre et lointain.

    Vous faites la différence, car en bon capitaine, Bernard sait que sans ses matelots, il ne voguerais pas autant.

    J’adore l’histoire de Maurice… je ne sais pas si c’est le prénom qui me fait autant d’effet, (mon papa a moi s’appellais Maurice) mais quand je pense au gens démuni que tous ont oublié, je me demande souvent c’est qui, qui a oublié, qui.

    on voudrais tous les sauvers, les prendres par la mains, leur donner un brin d’amour que souvent nous avons trop.

    Tu as, vous avez, un coeur immence la bas. mais comme vous ne pouvez pas tous les sauvers, c’est a votre honneur d’y penser et de vouloir le faire…mais il ne faut pas oublier que vous etes humains, et que l’energie que vous déployez pour sauver le monde, doit etre selon les forces et non selon les volontés.

    reste les prieres pour ceux que nous ne pouvons sauver.

    aujourd’hui, je me joints a vous tous, et j’aurais une pensée d’énergie pour Maurice. une pensée pour l’aider, la ou qu’il soit, a continuer a combatre, pour que survivre devienne vivre, errer devienne promener et qu’aider devienne aimer.

    13 Sep 2009 @ 13:08


  5. Etolane

    Magnifique billet rempli de cette humanité qui te rend si belle! J’admire ce choix de vie que tu fais…

    17 Sep 2009 @ 10:26


  6. Alexandre

    Ce billet est un sacré coup de pied pour les gens qui comme moi auraient intérêt à s’aider soi-même afin de pouvoir être présents pour quelqu’un qui en aurait besoin.

    18 Sep 2009 @ 01:40


  7. Denis

    De la sympathie à l’empathie. J’aime! Rare ceux qui ont le temps de cette “chance”, à saisir qui ne l’est pas. Merci pour ce texte, c’est vraiment très apprécié.

    21 Sep 2009 @ 21:34


  8. Rivera

    un trés jolie text, reflet d’une realité trés courante mais tres peu “mediatisé” qd le monde evolue et ke l’humain n’evolue plus!
    pck etre hero ca na rien de plesant, pck on ne choisi pas d’etre hero, on le fais car personne d’autre ne veut le faire, alors on se sacrifie! a ton sens tu es ce hero!
    esperant que tu trouve le courage de le rester le plus lontemps possible, respect!
    heureux de voir qu’il reste des gens doté de bonté!
    Take Care

    10 Oct 2009 @ 21:36


  9. Mel

    J’aime :) Je travaille en CHSLD et des Maurices, ce n’est malheureusement pas ce qui manque:( J’ai également travailler en soins a domicile afin de donner une peu de répit aux familles comme la vôtre qui se dévoue pour un de leur proche et je dois avouer que ce fut la plus belle période de ma vie professionnelle. Que de leçon d’amour, de fraternité et de soutien mutuel.
    J’adore vos textes, j’adore vous lire :)
    Mel du Jardin des Secrets
    http://www.melrose007.blogspot.com

    13 Oct 2009 @ 17:45

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