Les accusations
Une adolescente devra répondre de 7 accusations, incluant : meurtre, infanticide, négligeance criminelle ayant causé la mort, abandon d’enfant et disposition de cadavre. Elle subira un examen psychiatrique afin de déterminer son état psychologique au moment des faits, et après. La Couronne exige un jugement et une peine pour adulte. L’adolescente retournera au tribunal le 7 décembre prochain. D’ici là, elle demeure détenue.
Les faits
Dimanche dernier, à Sainte-Sophie, dans la nuit, seule dans la maison de sa mère et de son beau-père, une adolescente de 16 ans a mis au monde un bébé prématuré, mais viable. Personne ne semblait savoir qu’elle était enceinte. Paniquée et voulant cacher le bébé, elle est allé le déposer dans un bois. Au retour des parents, elle a été trouvée ensanglantée dans la salle de bain. Elle a été conduite à l’hôpital et ce serait à ce moment que les parents ont appris qu’elle était enceinte. Il semble également que la jeune fille ne savait pas elle-même qu’elle attendait un enfant.
Les chiffres
Selon l’Institut de la statistique du Québec, au Québec, environ 2500 jeunes filles entre 12 et 19 ans deviennent mères chaque année.
La question
Au-delà des faits présentés, on s’interroge. Qu’est-ce qui peut pousser une adolescente à poser un geste d’une aussi grande détresse envers son enfant ? La folie ? L’instabilité ? La violence ? La haine ? La peur ? Le doute ? La crainte ? L’incapacité ? Ne pas juger, mais questionner. Ne pas condamner, mais chercher. Ne pas pointer d’un doigt dogmatique, mais tenter de comprendre.
Pistes de réflexions
Mon opinion est très assumée. Parce que je sais. Elle n’a que 16 ans. On pourrait se demander «mais où étaient donc ses parents ?», «est-ce possible qu’ils ne se soient pas rendus compte qu’elle était enceinte ?». On pourrait se demander «mais où était le papa ?», «savait-il qu’il allait être papa ?». Sans pointer du doigt, sans s’opposer à leurs valeurs ou à leurs réponses, simplement se demander où ils étaient, tous, et se questionner sur le «pourquoi» ils n’ont pas su. Cela n’excuse pas son geste malheureux. Cela ne suffit pas à répondre à la question.
Plusieurs facteurs psychologiques ont, sans doute, été au coeur de cette détresse. Je ne suis pas psychologue. L’êtes-vous ?
Ce que je connais, cependant, c’est que les comportements sont le résultat d’un ensemble de forces externes et internes. Que ces forces sont positives et négatives. Si elles sont positives, le comportement associé en sera un d’approche. Si elles sont négatives, le comportement associé en sera un d’évitement. Que toute notre vie durant, nous avons un dessein : atteindre certains objectifs et éviter de se placer dans une situation menaçante.
Quel était son objectif ? Qu’est-ce qu’elle cherchait à éviter ? Je ne sais pas. Le savez-vous ?
Ce que je connais des comportements d’évitement, c’est une partie des mécanismes de défense. Je vous en ai déjà glissé un mot, moins tragique, ici. Quand une situation menace de bouleverser l’équilibre d’un individu, les mécanismes de défense seront mis en place pour maintenir ou restaurer cet équilibre. Toutes les informations qui ne sont pas congruentes à l’équilibre interne seront dévalorisées, enrayées, effacées.
Qu’est-ce qui menaçait son équilibre interne ? Je ne sais pas. Pouvez-vous le dire ?
Ce que je connais, c’est qu’un des mécanismes de défense a pour nom «scotomisation». Il s’agit d’un processus qui consiste à éliminer une information gênante en ne la percevant même pas. Par exemple : «Je sens, je vois que j’attends peut-être un bébé» et «non, je ne sens ni ne vois rien».
Un autre mécanisme a pour nom «l’interprétation défensive». Il consiste à donner à une information une signification différente de son vrai sens et qui confirme ce que l’on voudrait qu’elle soit. Par exemple : «Je sens que ça bouge dans mon ventre» et «probablement des crampes, un problème abdominal, une maladie».
Un troisième mécanisme s’appelle «la mémorisation sélective». Il consiste à oublier immédiatement l’information problématique reçue. «Je ne suis plus menstruée. J’ai des nausées. Mon ventre grossit. Il bouge» et «quoi ? à quoi je pensais déjà ?».
Un dernier mécanisme se nomme «la négation de l’autorité de la source». Si les autres mécanismes ont échoué, celui-là vient à la rescousse. Il consiste à dévaloriser l’information qui pose problème en mettant en cause l’autorité, la bonne foi ou les compétences de l’origine de l’information. Comme dans : «Qui es-tu pour affirmer que j’ai l’air enceinte ?» ou dans «tu n’es pas médecin» ou encore «je dois bien le savoir si oui ou non je suis enceinte» et dans «je vais bien, je le sais, je suis moi». L’information qu’on réussit à dévaloriser ici perd son statut d’information et peut être négligée, voire éliminée.
Je ne suis pas psychologue. Je tiens à le répéter. Je lance simplement une piste de réflexion générale. Je sais que les mécanismes de la mémoire sont loin d’être simples et qu’ils sont déterminés par plusieurs facteurs sociaux, idéologiques, cognitifs, affectifs.
Mais je sais ce qu’est le fait d’être enceinte à 16 ans. Je sais la douleur, les questionnements, les problèmes, les peurs, les angoisses et la détresse. Je sais que j’ai eu terriblement besoin, à ce moment, du support et de l’encouragement de tous ceux que j’ai côtoyés, à l’époque. Je sais que mon système de valeurs a été pour beaucoup au coeur de ma décision de garder le bébé, et d’en faire un être vivant capable d’évoluer en société. Je sais que ma décision s’est fondée sur l’appui des autres, sur ma capacité à en prendre soin, sur mes acquis, et surtout sur ma réflexion personnelle : que suis-je apte à mettre de côté pour survivre à l’aventure ?
Je sais que même si on tente, du mieux possible, de dissimuler le ventre qui s’arrondit, à moins de vivre dans une bulle loin des autres, quelqu’un, quelque part, demandera si «on est enceinte». La réponse n’appartient qu’à la personne. Mais à partir de là, tous les mécanismes de défenses du monde n’empêcheront pas le bébé de vouloir sortir de là.
Je comprends mal sa décision. Normal, je n’ai pas pris la même. Je comprends mal son geste. Normal, je n’ai pas fait le même. Et malgré toute l’empathie du monde, je ne saisis pas comment elle a pu rassembler toutes ses forces, après l’accouchement et, toute seule, affaiblie, partir dans le bois pour dissimuler son bébé.
Ce que je sais, maintenant, c’est que plus jamais sa vie ne sera pareille. Plus jamais elle ne verra le soleil de la même manière. Plus jamais elle ne pourra sourire avec innocence. Peu importe ce qui s’est passé, cette nuit-là, dans son esprit. Peu importe ce que les autres, maintenant, peuvent lui apporter, lui dire, lui donner.
La détresse, ça ne se juge pas. Ça se vit en solitaire. Peut-être avait-elle envisagé d’autres façons d’en finir ? Peut-être avait-elle demandé de l’aide, qu’elle n’a hypothétiquement pas reçue ? Peut-être a-t-elle un gros, gros problème psychologique ? Peut-être est-elle saine d’esprit ? Peut-être savait-elle ce qu’elle faisait ? Peut-être en avait-elle parlé à quelqu’un ? Peut-être pas. Elle, elle le sait. Nous, on la regarde, on l’accuse et on se questionne. On voudrait comprendre. Je voudrais comprendre. Tu voudrais comprendre. Il voudrait comprendre. Pour mieux prévenir. Pour ne plus jamais avoir à lire de telles nouvelles… Entre sa décision et la mienne, il y a une sortie d’autoroute. Entre elle et moi, il y a bien des différences.
Entre elle et moi, il y a cependant un point commun. Qui me trouble. Nous faisons partie de la même statistique.




