Peut-être est-ce parce que nous sommes trop jeunes? Mi-trentaine avec le goût de sortir, de s’éclater et de vivre notre vie amoureuse librement? Peut-être sommes-nous égoïstes de trouver que 365 repas avec un père qui claque son dentier en mangeant, c’est beaucoup demander! Peut-être avions-nous mis la barre très haute, dans notre estimation d’aptitudes à survivre à tant d’intrusion dans “notre” vie?
“Sais-tu quelle heure il est, papa?” Il regarde sa montre. “9h05, pourquoi?”. “Sais-tu où tu vas, là?”. Il me regarde comme si je sortais d’une planète étrange. “Au centre de jour, voyons. Pourquoi?”. “Bin, parce qu’on te cherche depuis 1 heure, papa, parce que tu ne pars jamais, comme ça, sans prévenir, parce que…”. Puis il répond, un peu gêné: “J’avais le goût de prendre un café, bon.”
Être conscient de ce qui a été et n’est plus. Ce doit être atrocement souffrant. Nous le comprenons parfaitement. Est-ce égoïste de notre part de ne pas vouloir lâcher? Est-ce égoïste de lui dire et redire notre amour, notre appui, notre besoin de lui, alors que tout ce qu’il espère, c’est que le Bon Dieu l’écoute un peu et vienne le chercher pour qu’il n’ait plus à se lever, de matin en matin, diminué, invalide, sans permis de conduire, sans travail, sans passion, sans femme?
Vivre avec un membre de sa famille si proche d’un précipice, c’est un peu comme une chasse aux tornades, au fond. Y’a des signes qui peuvent nous aider à éviter les dégâts, nous prévenir à temps. On a le temps de se mettre à l’abri. Mais y’a des fois où il faut tout simplement s’en remettre à la vie. Et croire.
On peut toujours se remettre d’un combat perdu justement et bien joué. Mais cette fois, nous savons que nous avons raison; nous avons les documents pour prouver que nous avons raison, mais nous avons deux défauts majeurs : je suis directrice de communications, Mex est en affaires. Pas avocat.
Au dernier recensement, il existait cinq étapes bien distinctes pour arriver à compléter un deuil. Le deuil d’une personne décédée, le deuil d’un échec amoureux ou d’une séparation, le deuil de ce qui a été et n’existera plus : du pareil au même. Un deuil est une constatation de l’irréversible.
Entendre “je t’aime” quand on croyait cet aveu impossible. L’entendre et vouloir le crier, pour en saisir toute l’importance. Entendre sa voix, savoir qu’il sait, lui dire à l’oreille, en l’embrassant, et prendre le jour comme témoin que j’ai aussi entendu, de sa nouvelle voix, mon papa qui sait qu’il m’aime.