“Sais-tu quelle heure il est, papa?” Il regarde sa montre. “9h05, pourquoi?”. “Sais-tu où tu vas, là?”. Il me regarde comme si je sortais d’une planète étrange. “Au centre de jour, voyons. Pourquoi?”. “Bin, parce qu’on te cherche depuis 1 heure, papa, parce que tu ne pars jamais, comme ça, sans prévenir, parce que…”. Puis il répond, un peu gêné: “J’avais le goût de prendre un café, bon.”
En résumé, ces jours-ci, c’est du concept de liberté même que je m’abreuve. Pour tenter de passer à travers les derniers jours de l’hiver. Il sortira ensuite de son hibernation, pourra ouvrir les fenêtres, sortir, prendre des couleurs… et, qui sait, l’organisme qui s’occupe de l’aide domestique trouvera peut-être quelqu’un à nous envoyer pour nettoyer chez papa!
Toute la soirée, il s’est promené, revue en main, devant les deux murs tapissés, pour chercher le foutu chameau. Avance la chaise, grimpe dessus, insiste, pointe un petit chien sur un bateau, crie de joie quand il pense enfin l’avoir trouvé, met ses lunettes et déchante…
Patrick, les enfants et moi, nous demeurons persuadés que le milieu familial est ce qu’il y a de mieux pour papa, en ce moment. Malgré les embuches, malgré les tempêtes, malgré ce que cela demande comme investissement. Mais nous nous posons tous la même question…
Parfois, je me dis que si j’étais dans sa situation, il serait fort possible que mon cerveau décide de me donner un peu de challenge pour agrémenter mes journées. De me jouer des tours pour me mettre au défi de compléter le casse-tête de la folie-sans-folie. De me pousser à raisonner autrement. De me créer des mondes dans lesquels, de temps à autres, je tiens la vedette… comme pour maîtriser un peu, juste un peu, ma vie.
Cette semaine, papa vient me voir en bas avec les yeux pleins d’eau, la voix tremblotante et les mains moites. “Matoue, quand tu auras deux minutes, peux-tu venir me voir en haut, avec un papier et un stylo?”
Être conscient de ce qui a été et n’est plus. Ce doit être atrocement souffrant. Nous le comprenons parfaitement. Est-ce égoïste de notre part de ne pas vouloir lâcher? Est-ce égoïste de lui dire et redire notre amour, notre appui, notre besoin de lui, alors que tout ce qu’il espère, c’est que le Bon Dieu l’écoute un peu et vienne le chercher pour qu’il n’ait plus à se lever, de matin en matin, diminué, invalide, sans permis de conduire, sans travail, sans passion, sans femme?
De tout ce que papa a perdu depuis l’ACV, il n’a certes pas perdu le sens de l’humour! Nous savions papa capable d’être une foule de chose. Mais être une figure de style, ce n’était jamais encore passé à l’esprit de quelqu’un…
Ce qui devait arriver arriva – dans le rang le plus perdu de Nicolet, une voiture de police passait justement. Après avoir vu un pick-up bleu rouler en trombe, puis une mini fourgonnette rouler tout aussi vite, arrivé à la Saturn rouge du frère, la policière s’est dit “wo les moteurs”. Et c’est mon frère qui s’est fait suivre…
Assez motivée, en tout cas, pour passer à travers les jugements de son ancienne logeuse qui ne se gêne pas pour dire que notre décision était insensée. Assez motivée pour passer outre les commentaires de ceux qui jugent que nous “sacrifions” notre vie pour quelqu’un qui “ne s’en souviendra pas”. Assez motivée pour croire que notre décision a aidé à rallumer les étoiles dans les yeux de mon vieux! Assez motivée pour que le mot “aidante” soit “naturel”.
N’appelez pas la DPJ des ACV là, personne n’a souffert. Nos estomacs se portent bien (après les premiers haut-le-coeur, tout est rentré dans l’ordre). Mais on a maintenant l’expérience du métier.
Tertullien a dit “On ne naît pas chrétien, on le devient.” Simone De Beauvoir a dit à son tour qu’on “ne naît pas femme, on le devient.”
Moi, aujourd’hui, je peux dire qu’on naît fille de quelqu’un. Mais j’ajoute qu’on “ne naît pas aidant naturel, on le devient.”
Au bilan final, donc: c’est presque du gâteau pour le moment. Nous vivons avec beaucoup d’amour. Autant mon époux que moi avons souvent les bras grands ouverts, et papa nous le rend bien. Nous ne parlons jamais de notre situation particulière. Nous sous-entendons, par les yeux, qu’il ne nous doit rien. Que nous ne lui demandons rien. Et il répond par ses sourires. Ses rires. Ses blagues. Sa vie.
Vivre avec un membre de sa famille si proche d’un précipice, c’est un peu comme une chasse aux tornades, au fond. Y’a des signes qui peuvent nous aider à éviter les dégâts, nous prévenir à temps. On a le temps de se mettre à l’abri. Mais y’a des fois où il faut tout simplement s’en remettre à la vie. Et croire.
Est-il apeuré, en fait, ou juste content d’être en vie? Non. Définitivement, la peur se lit sur son visage; ses traits sont extrêmement tirés, ses yeux très très grands et arrondis, sa bouche ne ferme plus. Ouais, c’est la peur à l’état brut, ça.
Et un truc de plus à ajouter dans la colonne ‘ingrédients nécessaires pour survivre à la maison multigénérationnelle’: une bonne connexion Internet, d’excellents sites de recettes et… l’envie que toute cette poutine familiale soit nourrissante!
Je me prépare au pire. Enfile mon costume de grande fille, répète des mantras pour chasser les mauvaises idées, ravale un sanglot innocent qui me serre la gorge. Merde. Et si? Et si nous avions oublié un truc, une pilule, un protocole, j’en sais rien, moi, n’importe quoi. Si nous l’avions tué? Il était si fébrile, si heureux mais si énervé. Et si son coeur n’avait pas tenu la route?
21h30. Papa descend. Se rend à la cuisine où nous sommes. Regarde partout. Me demande: ‘Pis toi Matoue, quand est-ce que tu déménage?’ Je roule les yeux tout autour de la pièce. ‘Bin là là, je déménage là là.’ Je croyais que cela serait évident!
‘Es-tu bien assise’ qu’il demande. ‘Trouve un endroit où tu pourras crier’ qu’il ajoute.
‘Nous avons la maison Martyne. Nous avons gagné. Notre avocat vient de m’apprendre la nouvelle. Il a cédé, le proprio a reconnu ses torts. On l’a ma belle!’
On peut toujours se remettre d’un combat perdu justement et bien joué. Mais cette fois, nous savons que nous avons raison; nous avons les documents pour prouver que nous avons raison, mais nous avons deux défauts majeurs : je suis directrice de communications, Mex est en affaires. Pas avocat.
Pendant 30 ans, on a voulu qu’il arrête de boire comme un trou, question de se le préserver pour nos petits enfants. Question de santé, aussi. Et de cohérence. Mais comme il avait poussé le bouchon pas mal loin du goulot, du temps d’avant, il s’est ramassé avec un nouvel ami, après son coma.
Il a ce besoin d’indépendance depuis toujours. Et ce n’est pas la maladie qui l’empêchera, on le constate, de réclamer “sa” petite place, sa liberté. On s’attendait à ce qu’il veuille “vivre de ses propres ailes”, mais pas si tôt…
Y’a une chose que papa nous a appris, depuis l’enfance. Quand quelqu’un est dans le besoin, si on est capable d’aider, let’s go.
On est capable.
Au dernier recensement, il existait cinq étapes bien distinctes pour arriver à compléter un deuil. Le deuil d’une personne décédée, le deuil d’un échec amoureux ou d’une séparation, le deuil de ce qui a été et n’existera plus : du pareil au même. Un deuil est une constatation de l’irréversible.