Chaque année, février me ramène à une source gelée. Mon Lac. Mon hostie de Lac. Depuis que j’en suis partie, il s’est créé un fil invisible, comme un cordon ombilical, entre lui et moi. J’ai beau tirer de toutes mes forces, tenter de le couper à coups de “t’es laitte de septembre à mai” ou de “fait frette che’vous”, rien à faire. Je lui ai écris des odes à n’en plus finir, sur le comment il me manquait, le pourquoi, et les raisons qui m’ont fait le quitter. J’ai même déjà gagné un concours littéraire en parlant de lui pareillement que s’il était mon homme. Les suées que ça vous donne, quand on décrit une vague comme une caresse…
Mon Lac, c’est comme le Southern Comfort. Il est beau, il me rappelle une maman bienveillante, il est bien emballé, et il réussit à me faire oublier. Mais le lendemain, il me reste un goût de saloperie dans la bouche, un goût d’amer et de rien. Et la tête qui vrille comme quand on sait que la décision qu’on vient de prendre est conne, et qu’on s’entête à poursuivre. Et l’envie d’en avoir encore. Et la peur de sombrer dans l’encore. Un Lac à l’instar d’une bouteille vide de Southern qui a l’air d’une pute déshabillée. Une pute à qui on a fait l’amour toute une nuit en priant pour qu’elle ne soit pas remplie de bebittes qui vont finir par piquer, et par dire à celui que tu aimes que t’as forniqué avec l’interdit.
Mon Lac, c’est une chimère. Un paradis inventé, rienque par moi, pour moi. C’est le mythique Lac-St-Jean, l’endroit d’où plusieurs voudraient être nés là, juste là là. Et pourtant, ça déserte autant qu’une grange de hippies sur le bord de la route principale, quand c’est l’heure de faire la vaisselle et de cotiser au reer. Les maringouins sont même pas si gros que ça.
Chaque année, février me rappelle que je suis de n’importe où. Rover, wanderer, nomad, vagabond, call me what you will. Que je tente de me faire croire que je suis de n’importe où. Mais demandez-le moi, même à mots couverts, je vais réussir à vous sortir le Lac de ma gorge, même de travers, même un peu gênée, des fois. Juste parce que c’est la même affaire qu’un nom de famille ; on est Roberval, Lac-St-Jean, comme d’autres sont Smith ou Côté, Simard, Tremblay, St-Pierre, qu’importe.
Je m’ennuie de chez nous, j’ai l’impression d’être orpheline quand je suis trop longtemps sans m’y rendre. Les bras de ma mer intérieure, les cuisses de mon père l’Ashuap ; mes frères d’la côte du Cran, mes soeurs de chez Vanasse. Ma cousine de l’Anse. Et la réserve d’à côté. C’est ma famille tout azimut. Je m’ennuie du Yogi spécial, et de la grosse face de Gerry qui vient me porter chez nous dans son taxi qui sent le gin, sans que je lui donne mon adresse. Et pis moi, je m’en vais, loin de tout ça, parce que la branche est trop pesante.
J’ai vécu ma première fuite à Neufchâtel, comme si Québec avait été trop lourde, trop ville. Puis j’ai vécue la métropole coin St-Denis/St-Zotique, enfoncée de travers comme la peur des grandes villes bien ancrée dans ma caboche d’étudiante. J’ai rédigé mes textes mistral à Rosemont, au Lézard Café, rue Masson, quand je squattais l’appart du Tremblay de St-Thomas-Didyme, 3e avenue. J’entendais ceux qui y sont nés et je me sentais trop liée à une autre racine pour m’ancrer ailleurs. Comme une pauvre moins pauvre qu’une autre, qui refuse le panier de bouffe de la St-Vincent, à Noël, en se disant qu’y’a pire, qu’y’a plus terrible, qu’à peut faire autrement, elle, au moins. J’ai laissé la ville aux autres gigons, mis mes orteuilles dans mes shoeclaque, ma froque dans mon snatchel, du wickwash dans lewouinchill, les clés dans mon char et sur une panfiche collée au durex, j’ai écris : je scrame.
J’ai refusée la ville de tant d’autres et je suis partie loin dans le bois, l’aut’bord de l’autoroute, là où y’a même pas d’autoroute. J’ai quittée la 40, filée la 155, frenchée la 169 et je suis allé me louer une grande cabane à 3 pieds des larmes de mon Lac. Chaque matin, pendant les trois années suivantes, j’ai mis le pied dedans. Ou sur. Je l’ai touché, j’ai même dit – quand j’y étais la fille d’la ville avec des zétudes, qui passe à la télé pis dans le journal pis qui réalise de grands trucs pour sa ville natale – quand j’étais cute et attachée à ce bleu détestable, j’ai même dit qu’y’avait que l’Ashuapmushuan dans mon sang. Avant d’en faire une overdose, j’étais infusée au Lac-St-Jean.
On se parle de sentiment d’appartenance, comme ça, mais j’ai l’impression en ce moment de n’être de nulle part. Je suis née du Lac, et je vis nécessairement ailleurs. Je le sens viscéralement, dans mes trippes, mais je le vomis, mon Lac, je le vomis parce que j’y suis mortellement allergique. Mon Lac est une noix pour moi. Et je m’ennuie de lui, comme Évangéline de Gabriel. Comme tout ce qui s’ennuie de quelque chose. Mais il ne me la fera pas encore, le beau grand Bleu. Parce que je le connais trop. Il a ce don là : il se niche dans ma tête, et fait semblant d’être pas mal plus qu’en réalité. Il me fait miroiter la chaleur connue, le bonheur au bout du quai, il me fait comme si j’allais rentrer chez nous, et pis dès que j’y mets les pieds, je cherche où je vais ; j’erre le boulevard Saint-Joseph en me demandant où ils sont ces gens qui étaient les miens ? Pourquoi je suis si seule alors que je devrais être le fils prodigue, alors que j’avais en tête l’idée d’être à la maison ? Plus personne, que ces autres, finalement, comme ailleurs. Et il me porte à enrager quand y’a aucun endroit où trouver des rideaux à 50 kilomètres à la ronde. Y’a trois boutiques de lingeries fines dans c’te ville, deux bijouteries, et aucun magasin où on vend des rideaux. Pfft.
Quand je suis née, sirène, j’ignorais que le chant de l’eau allait être aussi périlleux pour moi. Je me savais poisson, je me savais ouananiche, et je savais que peu importe où j’allais frayer, mes sens me ramèneraient là. Mais je ne savais pas que tout ce temps allait être vain ; que je n’allais trouver que des miroirs, partout, juste des miroirs. Juste une autre moi indéfinie, avec toujours ce besoin de retourner me planter les pieds dans la vase brune du Lac pour me donner un peu de moi-même, que je ne suis pas capable de trouver ailleurs.
Je n’ai jamais été aussi solitaire qu’entourée des miens. Quand tu vis à 3 minutes de tout le monde, tu ne les visite pas, tu leur dis salut dans l’entrée, quand tu vas pelleter. Jamais aussi esseulée que dans cette foule de connaissances, sur mes terres, dans l’rang de Ste-Hedwidge. Il n’y a qu’en sortant du Lac que je deviens un peu moi, que j’ouvre mes ailes. Je le sais, je l’ai testé.
Mais février, j’y peux rien, février est trop froid pour déglacer l’ashuap dans mes veines.




