Prémisse d’un hiver à venir, l’automne est aux portes. Qui dit automne dit aubes claires et soirées près de l’âtre. Ou ambulancier, civière et panique générale chez les Desmeules-Collet…
Lundi après-midi, alors que Patrick et moi étions en préparation d’une tonne de bouffe pour réchauffer nos coeurs – et nos estomacs, papa, lui, soupirait. Ça faisait d’ailleurs une bonne semaine, qu’il soupirait. Les jours raccourcissent, papa allonge les soupirs.
Alors que nous étions à la cuisine devant les chaudrons ou au garage devant l’établi pour créer une jardinière qui accueillerait les herbes fraîches sorties du jardin, alors que tout allait: plus rien n’allait, en fait.
Nous, en bas, nagions dans un petit bonheur tranquille tandis que papa, en haut, ruminait ses chagrins sans nous “déranger avec ça”.

Pat, papa et Bambi...
Dernièrement, papa – qui est un amateur de chasse confirmé – avait eu le bonheur d’accompagner Patrick à la chasse aux chevreuils. Vous dire sa joie, quand il en a aperçu un à quelques mètres de lui… vous dire sa fierté quand il a aidé à sortir l’animal fléché du bois; vous dire son bonheur de participer à la boucherie (je sais, je sais, c’est barbare, mais que voulez-vous…). Mais un chevreuil, ce n’est pas et ce ne sera jamais un orignal. Pour papa, quand on est originaire du Lac-St-Jean, un chevreuil c’est un ersatz d’original, un petit cousin lointain de la “vraie” bête à chasser. Ce qui fait que…
Nous lui avons annoncé, la semaine dernière, que certains de ses frères – avec qui il allait à la chasse pendant ses années pré-ACV – avaient réussis à abattre un original. Annonce et photos (merci, Facebook), coup de téléphone aux chasseurs vainqueurs; papa regardait et questionnait: “Pis, nous autres, Pat, quand est-ce qu’on descend au Lac pour la chasse?” et Patrick, invariablement, de répondre, le coeur brisé : “Pas cette année, Bernard. Cette année, on a tué un chevreuil.” Nous n’avons pas la chance de pouvoir descendre au Lac pendant la chasse, Patrick travaille à son compte et ne peut se permettre de longs départs en plein automne, et personne n’a invité papa à se joindre à la chasse. Et puis…
Et puis les temps où il se ballade deviennent plus maussades – le soleil se fait moins chaud et moins présent. La pluie des dernières semaines, la grisaille et son manque d’initiative depuis l’ACV font qu’il ne sortait pratiquement plus de chez lui, pas de son propre chef. J’ai passé un coup de fil à son travailleur social ce vendredi et ai pensé à demander la visite d’une bénévole qui viendrait généreusement le dégourdir un peu, quand nous sommes au travail, de temps à autre. Mais…
Le weekend dernier, ma mère était de passage au Centre-du-Québec. Un dodo chez ma soeur, un dodo chez moi. Elle arrive donc ce dimanche au début de l’après-midi. Bizarrement, papa s’est comporté comme une petite jeunesse, s’intéressant aux conversations… il est même resté avec nous, après le souper, prendre un café, puis jaser. Longtemps. Il le fait rarement, en fait, rarement aussi longtemps!
Lundi matin, à son calendrier était inscrit “visite de Cécile”. AU CALENDRIER. Lui qui n’inscrit que les dates importantes, mémorables, les choses qui le touchent et… voilà. La veille, il avait dit “elle, c’est la mienne, ça a toujours été la mienne”, même s’ils sont divorcés depuis dix ans.
Lundi après-midi, donc. Benjamin était chez Ismael, son ami, tandis que l’époux et moi finissions de préparer la maison pour l’automne et rentrions les chaises d’extérieur, défaisions le jardin, nous pâmions devant l’abondance de fruits récoltés. Rendions grâce pour ce jardin, pour cette famille, pour cette vie. Bref, alors que nous étions exaltés, papa, lui, commençait à étouffer. À paniquer. À craindre. À avoir peur. Peur et hâte. Peur de mourir et hâte de mourir. Peur de vivre et hâte de vivre. Peur de l’automne et hâte de l’automne. Il est reconnaissant d’être en vie après l’accident, mais tellement frustré de ne plus être “comme avant”. Il sait. Il sait qu’il ne sait plus, aussi. Et il sait qu’il savait, avant.
Alors que la macédoine était en route, que les conserves étaient scellées, que le poulet sortait du four, que la table était mise, le vin tiré et le dessert au frais, papa manquait d’air et avait trop d’air. Le mois passé, Bernard était une figure de style, un pléonasme. Cette semaine, il a été une contradiction, une antinomie. Quand Patrick est monté le chercher pour l’inviter à se joindre à nous avant le souper, il a lancé un cri. Un cri grave, sérieux. Couteaux et fourchettes en main, j’ai grimpé les marches quatre à la fois. Puis j’ai vu.

L'espace d'une vie, comme un flou...
Mon petit papa, gros comme un poulet désossé, plié en deux sur son divan, se tenant les côtes (le coeur? le foie? les poumons?). Tous ses membres tremblaient, il avait le souffle court, la voix éteinte, les yeux humides. Qu’est-ce qui se passe, papa? Qu’est-ce que tu as? Tu peux parler? Tu peux bouger? Oui, tu peux bouger, parfait. Lève le bras, l’autre bras, fais-moi bonjour, maintenant une grimace, je veux que tu me fasses une grimace (et il fait une très jolie grimace – trop bien sentie, d’ailleurs!). Dieu merci, ce n’est pas un ACV – du moins, ça n’en a pas l’apparence. Patrick appelle le 911 tandis que je tente, sans paniquer, de rassurer papa. Un ambulancier arrivera dans quelques secondes. Patrick fait le guet, je fais le guet. Nous guettons.
Les secondes, dans des cas comme celui-là, ce sont des éternités. Et ça va trop vite. Sept secondes pour sept minutes, et l’inverse, si c’est tout ce qu’il nous reste.
Si l’enfer est un fait, je ferai tout pour ne jamais m’y rendre. Sur terre, l’enfer c’est… l’enfer. Imaginez le vrai. Alors les secondes s’allongent, papa respire difficilement. Et puis bang et rebang, il perd connaissance. Est-ce qu’il perd connaissance? Non, ça ressemble à des absences. Une crise d’épilepsie? Il en a déjà fait, il me semble. Merde, je pourrais me souvenir de ces détails-là, c’est important. Et la dame du 911 qui demande s’il est rouge, ou froid, ou ceci, ou cela. Et papa qui se tait, qui dit, entre deux énormes et difficiles bouffées d’air, qui dit qu’il n’a rien. Qu’il n’a pas mal. Qu’il a mal, mais sans douleur. Ses mains serrent sa poitrine, ses côtes, son coeur, tour à tour. Et l’ambulance qui n’arrive pas. Aux deux minutes, il se raidit, il souffre, il inspire. Il expire. Et son visage qui devient blême. Papa, mon petit papa, s’te plait, pars pas comme ça…
Les ambulanciers sont là, 7 minutes après l’appel initial. On ramasse les affaires de papa, on cherche ses cartes, ses lunettes, ses pilules, son manteau. Benjamin arrive sur l’entrefaite; les chiens virent fous et jappent à n’en plus finir; le téléphone sonne; il y a trop de questions, trop de lourdeur, trop de tout, trop de peur. Je voudrais partir jusqu’en Alaska…
Une fois papa dans l’ambulance, je dis à Patrick de se rendre avec lui jusqu’à l’hôpital puis je prends le temps de rassurer Benjamin qui, bousculé et inquiet, était en retrait. J’appelle ma soeur pour la mettre au courant. Le répondeur, merde. Je pars pour l’hôpital et appellerai mon frère de là.
Dix-sept heures trente. Nous sommes en salle de trauma à l’urgence et les tests commencent. Les bilans, les questions, le parcours du dossier, la vérification de ceci, de cela. Je vous passe les détails. Ça brasse.
À 19h, son état redevient stable, ou presque. Quelques convulsions, et une tristesse abyssale dans les yeux.
À vingt heures, papa était débranché des moniteurs. La souffrance s’était évanouie, lentement, au rythme de nos présences auprès de lui, chaque larme, chaque confidence apportant avec elle un poids de moins. Hervé, Isabelle, Patrick, moi et Josée, chacun notre tour, nous lui apportions une chaleur qu’il n’avait plus depuis l’arrivée du temps gris, depuis qu’il ne va plus à la chasse à l’orignal, depuis qu’il sort moins, depuis qu’il a revu “sa” femme divorcée. Depuis qu’il n’est plus notre père, mais papa.
Angine et angoisse. Deux soeurs qui se nourrissent à la même source. Et qui provoquent tout un remue-ménage.
Lundi soir d’Action de grâce, nous remercions tous le ciel d’avoir un père fait en asphalte, alors que lui, du fond d’un lit froid et impersonnel dans un hôpital qu’il ne reconnaît pas, ne demandait qu’à redevenir lui-même, comme avant, sinon mourir.
Nous étions soulagés de le savoir hors de danger. Nous étions tristes, inquiets et apeurés de le savoir si près du gouffre. Du précipice qui sépare la vie de la folie, de l’envie de ne plus y être. De la conscience.
Être conscient de ce qui a été et n’est plus. Ce doit être atrocement souffrant. Nous le comprenons parfaitement. Est-ce égoïste de notre part de ne pas vouloir lâcher?
Est-ce égoïste de lui dire et redire notre amour, notre appui, notre besoin de lui, alors que tout ce qu’il espère, c’est que le Bon Dieu l’écoute un peu et vienne le chercher pour qu’il n’ait plus à se lever, de matin en matin, diminué, invalide, sans permis de conduire, sans travail, sans passion, sans femme?
Ce matin, alors que Patrick se rendait le chercher à l’hôpital, il a laissé un message sur le répondeur – ne se souvenant plus que nous lui avions dit que quelqu’un serait là pour lui dès le réveil. Le message? Oh, si peu. Et tant.
“Matoue, c’est ton papa. C’est fini là, j’peux partir d’icitte. Tu viendrais-t-y me chercher ast’heure? Merci. À tantôt.”
Et moi, tant que j’entends sa voix, tant qu’il va me demander d’aller le chercher, je vais le faire. Patrick et les enfants aussi. Toute la famille, en fait. Jusqu’à ce qu’il ne demande plus rien. Jusqu’à ce que le Bon Dieu finisse par l’entendre.
Audio clip: Adobe Flash Player (version 9 or above) is required to play this audio clip. Download the latest version here. You also need to have JavaScript enabled in your browser.
Tous droits réservés. J-Martyne Desmeules, l’intellex. Depuis l’ACV de papa, nous sommes devenus une famille aidante naturelle. Avec tout ce que ça comporte…
MJ
Merci de partager, si impudiquement. Merci de nous rappeler que ce n’est jamais facile de faire face. Merci surtout de cet espoir du geste gratuit, même pas égoiste. Que d’amour dans ce texte, Matoue. Que de l’amour.
13 Oct 2009 @ 23:07
lili tremblay
Quelle belle Martine tu es…
et qu’il est chanceux ton petit papa;
et que vous êtes chanceux de sa présence;
et que nous sommes chanceux que tu partages avec nous.
C’est le temps de Rendre Grâces…Merci!
Thanksgiving.
14 Oct 2009 @ 06:49
Lya
Shit, Matoue…
14 Oct 2009 @ 08:47
Tantine Henriette
Je fus très émue quand j’ai lu ton message d’espoir et de désespoir. Vous lui donnez de l’amour comme jamais et il le sait. On dit que le temps arrange les choses, mais hélas c’est pas toujours le cas. Je vais l’accueillir les bras ouverts, comme vous m’avez demandé, avec tout le respect du à mon frère. Il a combattu un vilain virus – l’angoisse. Je viens de passer par là. Alors si je peux être là quelques jours pour lui, bien c’est moi qui en aura bénéficié! Excuse mes fautes. Je pense à vous très fort. Bisous Tantine.xxxxxx
14 Oct 2009 @ 12:01
Patrick
OOOOOui quelles bonnes paroles…j’aime l’entendre me dire «Gros Pat», je sais qu’il est là et il sait que je suis là…
14 Oct 2009 @ 15:45
Noisette Sociale
Les mots me manquent suite à ce texte qui m’a fait vivre un tas d’émotions…
Comme tu écris bien!
Et comme ce papa est chanceux de vous avoir…
14 Oct 2009 @ 15:52
Mado
ouhaaaaaaaaaaaa!!!!!!!!!Martyne…j’en savais rien jusqu’à ce que Pat m’appelle ce matin…………
La vie…la mort…l’amour….Tout se lie!!!
Toujours avec vous…même si je suis loin…trop loin encore!!!
Mado xxx
14 Oct 2009 @ 17:52
Anne B-Godbout
Argh j’ai pleuré comme un bébé. Ce matin on a appris que le père de mon amoureux avait quitté ce monde en silence seul la nuit passée, 11 ans après le mien. Ça fait un grand trou… et cette peur pour le tien. Argh.
Merci, tu me tire toujours les tripes avec tes mots si bien ficelés.
14 Oct 2009 @ 19:44
Hervé D.
Hier je me suis dis, je vais lui laisser le temps de ce reposer, je l’appelerais aujourd’hui. J’étais à 2 doigts de l’appeler pour prendre des nouvelles de ses ”vacances” Mais la, après lecture de cette aventure, j’ai le coeur gros comme un jeep, la gorge noué et un petit problème lacrymale. Je vais attendre un peu.
C’est dans des instant comme celui-ci que je me rappel tout a coup… je l’aime mon nouveau papa moi!
14 Oct 2009 @ 20:20
Marie-Eve G Grenon
Je pleure.
En me demandant comment j’ai pu ne pas venir te lire pendant presque un an. Un an sans ces mots. Les tiens ou ceux qu’on veux bien lire en te lisant. Ceux qu’on désire qu’ils nous fassent du bien parce qu’ils sont attachés à toi. À ce que tu vis. À ce que l’on vit ou à ce que l’on réussi à mieux digérer au travers tes paragraphes.
Je pleure aussi parce que mon papa est si jeune et qu’un jour ce sera le tien. Si fort mais si démuni. Mon père parle peu. Il savoure sa vie comme il le peut. Je l’aime mon père.
Merci d’écrire.
19 Oct 2009 @ 16:20
France
Que dire devant un tel billet. Ouff… Tu m’as toute boulversée.
Je suis avec vous tous, si braves et bons… Avec toi, fille devenue «mère, amie, prochaine et soeur» pour ton papa. Courage, il y aura de meilleurs temps… Je vous envoie tout plein de douces pensées…
France
21 Oct 2009 @ 11:43
Martyne
Vous êtes tous et toutes de grandes bouffées d’encouragement pour notre famille. Cela fait un bien fou de se sentir appuyés, aidés, compris… Quand j’écris ici, la plupart du temps, c’est pour me servir des mots comme exutoires. D’autres fois, c’est pour espérer recevoir vos mots et m’en faire des bouquets de bonbons… un cataplasme d’encouragements! Merci!
25 Oct 2009 @ 13:51
Grande-Dame
Ouf…:0(
28 Oct 2009 @ 21:00